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Chapitre 17 - L'homme est-il le centre du monde?

         Tous les changements d’ère zodiacale du passé ont surtout concerné la pensée et la conception des hommes sur le divin, avec peu de conséquences sur la vie quotidienne. Mais la transition actuelle de l’ère des Poissons vers celle du Verseau entraine certes des bouleversements concernant le concept du Principe Créateur mais surtout des changements matériels par le progrès technologique s’appuyant sur le fort développement des sciences. Gagner sa subsistance à la sueur de son front n’est plus une obligation. On peut dire que les ténèbres matérielles sont vaincues et que l’homme s’affranchit du cycle solaire, en se moquant des civilisations passées reposant sur la connaissance des rythmes cosmiques.

         Ces civilisations, pourtant, ont souvent laissé dans la pierre des témoignages qui affirment la prééminence de l’homme au sein de l’Univers et sa corrélation avec le Principe de Création. Pour tenter de percevoir le devenir de la pensée traditionnelle de l’homme comme centre, nous allons distinguer 1’Homme avec H et l’homme avec h, piège courant mais mortel, car là est toute la différence entre le profane et le sacré, entre le mortel et l’éternel. Puis nous considérerons la situation de l’homme d’aujourd'hui face à la création, et enfin les choix possibles dont il dispose pour se remettre en harmonie avec l’Univers.

         Il y a trois types d’homme qui ont un accès croissant à la Création.

         L’homme en tant qu’individu se voit au centre de la Création, donc à son sommet (en grec, kentron = la pointe) ; par une suprême vanité il se voit comme le centre d’où tout part et où tout arrive ; tout lui est dû. L’Univers, tel qu’il se le représente, n’existe que par la vision individuelle de chacun. Il connaît l’espace et le temps par sa conscience et pense : « Lorsque Je disparais, le monde matériel cesse d’exister pour Moi ; peu importe qu’il existe en dehors de Moi puisque Moi seul constate Mon monde. Je suis donc bien le centre de la connaissance du monde et c’est parce que Je suis que Je peux penser ».

         Sur le plan initiatique cela reste vrai quand est proposé au néophyte, dans la crypte-cabinet de réflexion, la formule V.I.T.R.I.O.L. Certes la Terre à visiter de VITRIOL peut être considérée comme l’être propre et profond du récipiendaire dans ses aspects les plus subtils et les plus mystérieux.

         Mais tout ce qu’accomplit l’initié sur lui-même n’est pas fait pour son bonheur terrestre ni même céleste ; c’est pour servir les fonctions qui lui sont sont assignées afin d’influer sur le monde divin, sur la conscience universelle qui est ainsi en perpétuelle croissance de complexité ; le voyage n’est donc jamais fini. Il s’oublie pour songer à l’Univers ; il commence sur lui mais ne finit pas par lui ; il se connaît mais ne se préoccupe pas de lui.

         Et en même temps il doit s’accomplir ; car le jour de la « pesée des âmes », il ne lui sera pas demandé pourquoi il n’a pas été Mozart ou Einstein, mais pourquoi il n’a pas été lui-même. Aura-t-­il réalisé toutes ses potentialités sur le plan essentiel, sans singer qui que ce soit, à sa manière, selon ses forces, sans rien gâcher ?

         A l’image de son Créateur, l’homme est porteur d’une partie de la conscience universelle. C’est par elle et son développement intérieur qu’il peut remonter à sa cause. Par elle, et donc par sa propre conscience, il peut connaitre les lois de la Création contenues symboliquement à l’intérieur de la Pierre Cubique, agir sur elles par le mythe d’Hiram, et, devenant alchimiste, participer alors en connaissance de cause à la Création.

         Tout ceci n’est pas démontrable car cela fait partie d’un domaine récusé par le rationalisme, celui de l’Esprit préexistant et coexistant à toute manifestation. Or l’Esprit n’est pas quantifiable, mais l’intuition de l’homme lui permet de sentir et d’affirmer sa réalité.

         L’initié doit ainsi se connaître, se purifier, s’accomplir, mais il doit surtout se relier à tous les phénomènes de la vie et acquérir le sens de la communion avec tout l’Univers. S’il ne le fait pas, selon la loi divine, il est condamné à la solitude et à la mort (cf. Sartre). En prenant conscience de ces liens, en les renforçant, voire en les créant, il perd son aspect individuel et isolé ; il s’initie. Cet homme n’est donc en aucun cas un vrai centre absolu. Et le rituel nous demande en effet « de dépasser nos particularismes, de régler nos volontés sur les principes créateurs, de travailler à notre intégration dans la Communauté ».

         Si l’individu perçoit l’harmonie de la Création, il découvre ensuite, sur le chemin initiatique, l’Homme cosmique qui a la capacité d’animer la Création. Il fait partie du cosmos, il est le cosmos. Il est vraisemblable que la connaissance de l’espace extra-terrestre permettra d’assimiler ce concept d’appartenance élargie en passant du monde terrestre au monde planétaire.

         Mais déjà, dans l’antiquité, des êtres connaissant affirmaient que l’homme faisait partie de la terre, partie du système solaire, partie lui-même de notre galaxie parmi d’autres galaxies. L’infiniment petit est au sein de l’infiniment grand du cosmos.

         De même, récemment, l’astrologie relativiste, partant de l’astrologie géocentrique, avait conçu une astrologie héliocentrique qui aurait peut-être débouché sur une astrologie cosmocentrique. Ces astrologies se distinguent seulement par le changement de point de vue, chacune ayant son sens et sa compréhension du monde. Comme dans les clochers des églises romanes, plus l’on s’élève et plus les fenêtres sont nombreuses et larges ; avec l’ascension, la vue s’élargit et le point de vue se modifie.

         Ce cosmos, sur le plan initiatique, c’est la Loge car elle fonctionne comme lui. L’Homme cosmique, avec H, est celui du corps communautaire dans lequel chaque Frère vit. Cet Homme est cependant particulier, relatif, car c’est celui d’une Loge précise et non une autre, avec son génie propre, sa formulation, sa perception jamais définitive et toujours en mouvement. Il est comme le cosmos que l’homme explore actuellement par télescope ou sonde ; rien n’exclut qu’il n’y ait pas d’autres cosmos, différents, au-delà ou parallèlement.

         Cet Homme cosmique est vécu comme le centre de chaque Frère de la Loge ; les frères d’une autre loge ont donc d’autres centres. Il est leur centre du monde car il offre à chacun le moyen d’être au centre de lui-même, « d’être si bien centré qu’il épouse les vibrations du système auquel il appartient, sans frictions et sans gaspillage d’énergie, sans troubler le monde qui l’environne » (H.HESSE, Le Jeu des Perles de Verre).

         Tout cela est également rappelé par le rituel : «  ...afin de découvrir l’esprit de création et de vivre au centre de la Loge ; la Loge est une création humaine en harmonie avec les lois du cosmos où se réalise pleinement le secret par nature ».

         Ainsi, l’homme traditionnel, celui qui vit la Tradition, n’a d'autre choix que de se situer au centre d’un monde, sa Loge, qui est quelque chose à organiser et à rendre cohérent, à l’image du cosmos, le lieu d’harmonie où les voix du ciel se font entendre. Et alors, apparaît l’Univers où la Parole Divine se découvre dans son infinité de mondes et de cosmos. L’Homme cosmique est bien un centre, mais relatif, qui permet de participer ici et maintenant à la Création.

         Apparaît alors l’Homme universel, source de Création.

         Chaque être a toute une foule de choses sans valeur qui encombrent sa vie ; chacun les connaît bien en son for intérieur. Tout cela l’empêche de rejoindre son Soi, de se trouver Soi-même, ce Soi n’étant pas le moi de l’être egocentrique. C’est le Soi profond et éternel de l’Etre vivant avec l’Univers. C’est cela que l’on trouve en se plaçant au centre de toute chose.

         Le centre d’une chose n’est pas matériel ou géographique ; où serait par exemple le centre du cosmos ? Le centre est la nature profonde, la fonction juste d’une chose dans une organisation générale et unique qu’est l’Univers.

         L’individu, comme l’Homme cosmique, a son propre centre en relation avec le centre de toute chose et il peut donc ainsi connaître l’essence de toute chose ; et cela le maintient en vie par la dynamique ainsi créée. C’est d’ailleurs pour cela que tout être qui se considère comme le centre du monde étouffe cette dynamique et ne peut maintenir la vie ; il étouffe la notion de sacré, ne pouvant vivre les choses telles qu’elles sont, en harmonie avec le Tout. Il devrait plutôt se situer à la pointe de toute chose pour tenter de placer le pyramidion qui complète la pyramide, ou d’allumer l’étoile qui illumine le pilier.

         Le Soi, le centre de toute chose, le pyramidion, tout cela est en fait l’Homme universel, au-delà de la Loge, englobant comme la sphère. Pour Hermès Trismégiste, « Dieu est une sphère, dont le centre est partout et la circonférence nulle part ». L’Homme universel est bien le Grand Architecte de l'Univers, à la source du Mystère. Quand on parle de l’Homme comme centre du monde, c’est de lui qu’il s’agit.

         Tout notre mythe de création en dépend directement. En effet, il est dit qu’à l’origine, l’Homme avait la taille de l’univers ; en naissant, il a été divisé en morceaux, chacun donnant une fonction vitale, d’où les Neters égyptiens, les Saints chrétiens, les Offices de la Loge, les fonctions de création. Tous les Offices de la Loge sont ainsi des mises en acte du Vénérable Maitre selon le mythe de 1’Homme universel, assassiné, démembré et reconstitué. Alors, on peut dire que le « corps du Maître est devenu Univers, ... quand l’Univers disparaîtra, il ne restera que le corps du Maitre ».

         C’est bien pour cela qu’il est dit que l’Homme est à l’image de Dieu. Il est son reflet, sa réplique exacte. Toutes les fonctions causales de l’Univers ont ainsi leur correspondance en 1’Homme universel. C’est ce que Schwaller de Lubicz nomme l’anthropocosme, à ne pas confondre avec l’anthropomorphisme qui n’est que l’image de l’homme.

         L’Homme universel est présent en toute forme manifestée, en toute œuvre sacrée. L’initié doit donc se situer au centre de l’Œuvre, quelle qu’en soit la représentation. L’Homme universel est bien « le point qui se place dans le cercle, qui se trouve dans le carré et dans le triangle : la communauté des maîtres a retrouvé le point et s’est située en son centre. Le Maître est ressuscité en elle ». C’est ainsi que l’homme prolonge la Création.

         On pourrait résumer 1’Initiation en disant qu’il s’agit de mettre en mouvement l’homme individuel dans 1’Homme cosmique pour que croisse l’Homme universel.

         Malheureusement, aujourd’hui, l’homme n’a plus la force de se situer dans la Création. Il s’abandonne.

         Pendant des siècles, la pensée a été orientée vers une conception de l’Homme comme centre du monde. Cela découlait d’une parfaite connaissance des lois causales de l’Univers, transmise par les sages.

         Mais les Eglises ont voulu faire coïncider le centre de la conscience et de la connaissance avec un centre terrestre physique. L’autre erreur est d’avoir établi la prééminence intangible du dogme religieux. Par conséquent, pendant que le monde évoluait, par crainte de se dédire et de se remettre en cause, ce dogme se figeait sans prendre en considération les nouvelles aspirations évoluant en fonction des nouvelles données cosmiques. Le dogme religieux a perdu de sa crédibilité par ce rigorisme ; il s’est fourvoyé en maintenant une corrélation entre une réalité spirituelle et une vision cosmique dépassée. Le pire est que les instances dirigeantes connaissaient la réalité astronomique mais estimaient qu’elle ne devait pas être vulgarisée dans le peuple et le monde de la croyance, d’où la condamnation d’un Galilée.

         De même, la science et la pensée rationaliste croient avoir beaucoup découvert et dénigrent l’héritage des anciens avec leurs théories décrétées simplistes, qui avaient en fait pour but de fédérer les croyants, de répondre à leurs questions concernant le Mystère, et surtout de donner le sens du symbole. On démontre ainsi que l’homme ne peut être le centre de l’univers puisque la terre tourne autour du soleil et que celui-ci fait partie de la Voie Lactée, elle-même en mouvement.

         Selon un spécialiste, «avant, l’homme plaçait dans le ciel on ne sait quelle chimère ; maintenant nous vivons une pensée rationnelle ; nous sommes passés de la stupidité à l’intelligence ». La connaissance du monde commence donc avec la pensée rationnelle !

         Une telle confusion de plan prêterait à sourire si elle ne menaçait pas d’envahir toute la planète. Elle devient le seul référentiel officiel et modifie l’inconscient collectif. Les bases de la morale et de l’éthique, la notion de sacré, le concept de la structure de l’homme en corps-âme-esprit, en sont profondément affectés.

         La pensée moderne ne s’intéresse qu’au monde manifesté et aux principes qui y règnent ; là, au moins, on peut faire des expériences reproductibles qui vérifient, ou non, des théories. Et si l’homme découvre l’espace extra-terrestre, c’est pour se rassurer en repoussant les limites de son savoir. D’autres systèmes planétaires seront découverts, et cela sans fin, ou avec l’espoir de se heurter à un mur où il serait inscrit : ici la fin du monde.

         L’homme moderne ne supporte pas d’être déstabilisé par le mystère, l’inconnu, l’ignorance de telle maladie, de telle matière ou de tel univers. Mais si la science prédomine, ses recherches ne la mènent jamais à un centre universel. Tout ce qu’elle perçoit est éclaté car sa démarche a fondamentalement été analytique, donc « éclatante ». Tout est relatif, et un centre absolu lui apparaît inconcevable. Elle estime donc que le sacré n’est pas de son ressort ; cela ne regarde que chaque individu qu’elle estime d’ailleurs complètement irrationnel, et éventuellement l’archéologie, l’anthropologie, la littérature, mais en aucun cas les sciences dites pures.

         La Tradition, quant à elle, s’intéresse essentiellement au sacré ; cela dépend de la capacité à percevoir l’Invisible, là où est l’immuable et l’essentiel. Il y a donc incompatibilité apparente entre science et Tradition. Mais la Tradition nous fait un devoir de manifester ce qui est perçu dans l’Invisible ; elle se retrouve donc dans le même monde que celui de la science, le monde des phénomènes. A l’inverse, la science s’aperçoit qu’elle a laissé de côté des phénomènes marginaux gênants ; des expériences donnant des résultats bizarres ont été rejetées. En les reprenant aujourd’hui, on s’aperçoit maintenant, non seulement que des phénomènes chaotiques existent (c’est-à- dire que les liens de causes à effet ne se vérifient pas ; il y a imprédictibilité ; il est prouvé par exemple que la prévision météo est impossible au delà de 4 jours, et ceci quelles que soient les puissances de calcul et d’observation disponibles), mais que ce chaos obéit néanmoins à des règles (cf. les attracteurs étranges).

         De même, la science s’aperçoit que beaucoup de phénomènes obéissent à une invariance d’échelle (identifié dans l’infiniment petit ou l’infiniment grand ; c’est le cas des structures fractales, comme les nuages ou les côtes d’un pays). Tout est lié dans l’univers, et un battement d’ailes de papillon au Brésil peut provoquer un cyclone aux Etats-Unis.

         Les sciences pures d’aujourd’hui recherchent la simplicité et une théorie unitive de l’univers. Einstein et Infeld ont écrit : « La physique moderne est plus simple que celle d’autrefois et paraît par conséquent plus difficile et plus compliquée. Plus simple est notre image du monde extérieur, plus elle embrasse de faits, et plus elle reflète dans nos esprits l’harmonie de l’univers ». Une telle vision n’est-elle pas plus claire et plus proche de la Tradition que celle de beaucoup de mystiques ou de religions doctrinaires. Cette vision situe en justesse l’homme individu à sa vraie place dans l’univers et recherche l’unité. Cette convergence rend notre époque passionnante et peut permettre à la pensée d’aller très loin.

         Alors, quel peut être le choix de l’homme d’aujourd'hui ?

         Malgré toutes les découvertes prodigieuses de ces derniers siècles, le Mystère de la Vie est toujours entier : la terre est la seule planète connue à porter la vie ; la chirurgie n’a jamais mis en évidence le cœur-conscience de l’homme ; Dieu n’est pas apparu au cours des expériences et n’a pas été expliqué.

         Quelle sera la conséquence d’une conception matérialiste de l’homme sur sa conscience, sur sa perception de la réalité dans un univers purement de matière ? La matière n’est guère porteuse d’une transcendance attachante et rédemptrice. Bien que sacrée dans son essence puisque issue de l’Unité créatrice, la matière seule n’aboutit qu’à une impasse ; elle ne peut porter les valeurs du sacré et ne permet pas de vivre dans l’espérance qui justifie l’existence et permet d’envisager d’autres plans infinis.

         Au lieu de se poser de fausses questions et de vouloir tout rationaliser, l’homme a-t-il un autre choix, comme depuis toujours, que de se mettre en harmonie avec l’Univers ?

         La notion de centre est une façon de concevoir l’organisation du monde, des choses, propre à l’homme. C’est une façon de s’approprier le monde pour contribuer à son fonctionnement. C’est un choix et non une évidence.

         En fin de compte, il n’est peut-être pas inutile qu’enfin l’homme dissocie le corps et      l’âme que certaines religions ou philosophies avaient frauduleusement associés, pour les rapprocher de l’Esprit dans une ternarité animée par le rapport au centre. Peut-être faut-il que l’homme prenne conscience de la relativité du ou plutôt des centres dont il est l’objet et l’enjeu ?

         Et puisque l’homme peut maintenant concevoir que la terre est un élément particulier et relatif du système cosmique, il pourra peut-être également concevoir qu’il est porteur d’une parcelle de 1’Absolu dont il est issu ; alors, par son seul désir, il lui sera donné d’en retrouver le centre.


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