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I.3.1. origine de la vie : origine ou commencement

            La frontière entre les deux mots paraît étroite mais sur un plan sacré des différences de taille apparaissent.

            Parler de commencement, c’est se situer dans la durée, dans le temps dans son aspect linéaire. Il y a donc un commencement de la vie, un évènement de départ du processus de création, un moment zéro comme il est possible de définir l’instant où une graine commence à vivre. Dans le langage des scientifiques, c’est le big bang qui a eu lieu il y a 14 milliards d’années. Ceux-ci remontent le temps en observant le fond de l’univers pour chercher le premier éclat de lumière. Le problème est qu’il semble impossible de savoir ce qui s’est passé à l’instant 0. La pensée humaine est bloquée à  10 puissance -27 seconde. Mais, même pour la science, l’univers a-t-il connu réellement un big bang ? S. Hawking dit : « Mais si réellement l’univers se contient tout entier, n’ayant ni frontière ni bord, il ne devrait avoir ni commencement ni fin : il devrait simplement être ». Cela rejoint la tradition. En effet, le Tao dit aussi que l’univers n’a pas de commencement premier et les Egyptiens n’ont jamais écrit leur histoire puisqu’elle n’avait pas de sens pour eux, d’où les difficultés des archéologues : à chaque Pharaon, le temps recommençait.

            Si l’univers a commencé, on ne peut que se demander ce qu’il pouvait y avoir avant celui-ci. Si l’éternité existe, elle doit se trouver également avant le commencement puisque par définition, elle n’a pas de début ni de fin. Ces deux notions sont donc incompatibles.

            Quand les religions parlent de vie éternelle après la mort, il faut se demander quelle vie avions-nous avant la naissance ? Cela implique une vie éternelle avant la naissance ; qu’en est-il pour ce que nous vivons en ce moment ? La naissance est-elle un début ou la mort à l’universel ? A contrario, ceux qui pensent qu’après la mort il n’y a rien doivent penser qu’avant la naissance c’est également le néant. Si l’on en sort pour y retomber après l’existence, à quoi cela peut-il servir ?

         Mais la vie est-elle réellement linéaire ? Elle est certes comme un ruisseau qui devient fleuve avant de se jeter dans l’océan. Plus même ; l’eau parcourt un cycle : les nuages, la pluie, le glacier, la rivière, le fleuve, la mer, l’évaporation ; éternel recommencement ; mais où est le commencement ? Un cycle n’a ni début ni fin et il en est de même pour la vie        puisqu’elle évolue par cycles et transformations continuelles.

            Commencement vient du latin « cuminitiare », de « initium », initier qui a pris avec le temps le sens de débuter. Pour un initié, dans la manifestation, tout a bien un début ; nous sommes tous nés un jour et disparaitrons. Cela fait partie du monde des apparences dans lequel nous sommes incarnés. Mais par les chapitres précédents de ce plan de travail, nous savons distinguer l’incréé, l’invisible et le visible.        

            La création n’est pas un acte unique et définitif. Elle doit être renouvelée sans cesse et régénérée. Si l’impulsion créatrice est unique, elle est à la fois originelle et constante. C’est ainsi que tout vrai texte sacré n’est jamais une narration historique, mais une sorte d’invocation qui rend présents et vivants des évènements qui constituent la première fois, une actualisation des puissances du cosmos. Chaque matin est la première fois où tout est possible et notre rituel d’ouverture des travaux recrée le premier matin du monde. Et quand il est dit dans les contes : « Il était une fois… », il est impossible de se situer dans le temps ce qui est le principe de l’imparfait (était) alors que le passé simple indique un moment précis ; alors, ce qui est raconté nous concerne au premier chef, ici et maintenant. Tout existe pour la première fois en un temps mémorable qui se répète, qui revient, sans jamais être le même.

            En hiéroglyphe, commencer se dit « sha » et s’écrit par idéographie avec un champ inondé. Cela nous renvoie directement à l’incréé, au chaos liquide, illimité, intemporel, inorganique et inerte qui recèle les puissances de vie en germe, la réserve de toute possibilité de manifestation. C’est le Nou égyptien. C’est là que se trouve la source et l’origine de toutes choses.

            Dans cette approche, nous sommes sortis progressivement du champ de la manifestation pour tenter de saisir d’où viennent les choses. Tout vient du Un. Nous sommes dans l’univers, dans le Un, et en relation avec lui, comme tout ce qui existe ; et l’univers est en nous. Nous avons en nous l’origine comme une goutte d’eau fait partie du fleuve. L’origine, c’est le Un. Tout en dérive.

            En général, tout homme se pose la question de savoir où est sa patrie, son vrai chez lui. Sur le plan profane, il fonde donc une famille en un lieu qui est sa patrie. L’initié, lui aussi, recherche sa filiation et l’endroit d’où il vient. Il recherche la lumière. Sa patrie est donc l’endroit où la lumière jaillit et éclaire. La vie et la lumière sont la même chose d’après le Prologue de Jean.

            Mais quand le Vénérable Maître dit : « Que nos regards se tournent vers la lumière », chacun, au moins une fois, s’est demandé où regarder. L’Apprenti s’aperçoit vite que la lumière est physiquement insituable ou alors il faut regarder l’univers tout entier ; il sait que sa loge, et on ne peut en avoir plusieurs, est « le lieu sacré et couvert où la lumière naît d’elle-même par la communion initiatique ». « Le temple est orienté pour témoigner de l’origine de la lumière ». De cette source qu’est la loge, la lumière jaillit avec une intensité très variable, et nous appelons pierre la plus dense selon notre tradition de bâtisseurs. L’initié se tourne donc sans cesse vers le chantier sur lequel il est appelé, à la recherche de l’origine. Il est sans cesse en pèlerinage, en marche vers sa patrie, vers ses vraies racines, au-delà des apparences.

            Dans le temple, la crypte est le lieu de l’origine ; et c’est bien là que commence l’initiation, une vie nouvelle ; peut-être même, là finit-elle ?

            Le film « Au-delà du réel » évoque un scientifique qui, expérimentalement, tente d’utiliser la mémoire de ses cellules pour remonter à la première cellule humaine et percer le mystère de l’origine ; il réussit et son corps se transforme d’une manière monstrueuse comme si son corps voulait remonter au-delà du premier homme, à l’origine de la vie ; finalement, il réussit à revenir parmi les vivants d’aujourd’hui. Ce film suggère que l’homme contient en lui l’origine, la source du Soi profond, en contact direct avec le Un. Le héros a remonté le cycle de la vie, montrant que l’origine n’est pas derrière nous, au passé, mais devant nous. Pour observer une source de lumière, il suffit de se trouver sur son chemin ; n’en serait-il pas de même pour la vie ?

            L’origine apparaît ainsi comme l’instant hors du temps qui précède tous les possibles. Chaque manifestation porte la trace de la lumière du premier matin et est donc un moyen de prendre conscience de la source de la vie ; c’est pourquoi il est  toujours utile de revenir à la nature et de l’observer. Tout vrai commencement est intemporel et il est donc préférable de parler d’origine.

            En fait, le mot origine vient de « origo », naissance, cause, source, principe. La racine « or » exprime la même chose et a donné le mot orient, le lieu d’où naît la lumière. Le Principe en tant qu’origine est ce qui donne naissance à tout ce qui existe. Notre voie est tracée. A chaque fois que nous penserons en termes de naissance, la voie s’éclairera et la lumière jaillira. L’origine de la vie est pour nous la naissance permanente de notre conscience par le questionnement et l’ouverture au monde, ce que le viatique évoque en disant : « Recréer chaque jour sa propre initiation ».

            Ce thème hante l’humanité depuis la nuit des temps. Aurions-nous le même rapport à la vie si nous connaissions la réponse ? Celle-ci est-elle humainement accessible ? « La foi en une origine insituable en temps et espace » qu’évoque Schwaller de Lubicz est sans doute nécessaire pour nous libérer de cette quête afin de nous consacrer à la compréhension de la vie elle-même. Nous en faisons partie, peut-être même avant notre naissance et il nous faut l’assumer. Comment entrons-nous en elle et comment y participer ?

            Nous pouvons partir du postulat que la vie est de toute éternité, qu’elle est la même qu’il y a des milliards d’années et qu’elle sera toujours présente ; la prise de conscience du fait que nous vivons est alors essentielle avec les devoirs que cela implique : « Faire vivre la Vie et mourir la mort » dit le rituel. Plus que l’origine et la fin, ce qui compte est ce qu’il y a entre les deux. Notre existence doit se fondre dans la vie en retournant ici et maintenant à cette part de divin en nous qui nous relie au tout. Immanence et transcendance balisent notre chemin pour nous relier à la Cause.  La vie est un mystère qui donne une dynamique, un aiguillon à l’initié ; car il faut une énergie considérable pour vivre l’initiation. Le problème, c’est que le mystère en est bien gardé. Mais on ne peut comprendre le monde que par là. Comment faire alors ?

            Nous commençons l’année à la saint Jean d’Hiver où nous célébrons la fête de l’origine : nous y faisons revivre la lumière dans son principe. La clef est donnée. L’origine n’est pas dans le temps mais dans le principe, ce qui est inconcevable pour la raison. Ce qui est dans le principe ne peut pas être dans la forme, dans la manifestation.

            Cela nous conduit au début du Prologue de Jean qui est fabuleux, mythique ; mais les traductions en sont multiples, avec des sens, des perceptions très différentes. Il a été écrit en grec. Chouraqui en a donné une version très littérale, donc proche du texte original :

« En tête, lui, le logos

et le logos, lui, par Elohim

et le logos, lui, Elohim ».

            Grammaticalement, il n’y a pas de verbe, donc pas de temps. En français, il nous faut un verbe et il n’y a donc pas d’autre choix que le présent, mais en tant qu’éternité. Surtout que la suite traduite par Chouraqui utilise des verbes au présent ; ne pas mettre de verbe au début situe d’emblée dans l’éternité. Toute traduction par « était » pose donc un problème de fidélité.

            Chouraqui dit « en tête ». Cela fait penser à la tête qui est le naos du corps, cette partie essentielle, non par le cerveau, mais par ses sept ouvertures, les sept portes de la vie. Mais cette formule ne parle guère. La version latine dit « in principio ». Comment exprimer cela en français, même si cela est sans doute déjà une déformation du sens originel. La latin « principium » signifie commencement, origine mais vient de « primocaps » (d’où les mots princeps et principe) qui veut dire « qui prend la première place ». « Principium » se traduit donc avant tout par « chose qu’on prend en premier ». C’est bien le Un que nous nommons (sans vraiment le nommer) Principe créateur, dont tout dérive et qui ne dérive de rien ; il est le premier, de toute éternité, la Cause première.

            D’où notre traduction, la même que Maître Eckhart, par « Dans le Principe », sous-entendu dans le Principe de création. La traduction « Au commencement » est exotérique et implique le temps linéaire, et donc l’espace, le monde manifesté. Principe n’est pas un nom et indique ce qui est cause de tout, ce qui précède tout et surtout ce qui est dans tout. Il n’a pas besoin d’espace et de temps mais il est par conséquent présent dans tout espace et tout temps, partout et tout le temps. Ce qui est et sera est déjà présent en lui. L’homme qui met en œuvre la volonté du Principe commence son action et la mène jusqu’à un terme comme le précise le rituel du banquet, et non une fin. Il est perpétuellement dans le cycle, dans la dynamique universelle, dans la prolongation de l’œuvre du Principe qu’il rejoint ainsi.

            Finalement, il n’y aurait ni commencement, ni origine, ni fin ; simplement une Cause première.


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