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I.3.2. Le temps et l éternité

« L’acte est l’éternité présente dans le temps » (Dialogues avec l’ange).

« Le temps est la distance entre la graine et son fruit » (Schwaller de Lubicz. Propos sur ésotérisme et symbole).

« Quand tu sens et tu agis comme si tu étais un être immortel ayant tout son temps, tu n’es pas impeccable ; à ces moments -à, tu devrais te retourner et regarder autour de toi, et tu réaliserais que ton sentiment d’avoir du temps est idiot. Il n’y a pas de survivants sur terre » (Histoire de pouvoir. C. Castaneda)

« L’essence de l’éternité est l’identité…, celle du temps est le changement… Le mouvement du monde est la vie de l’éternité ; le lieu où il se meut est l’éternité de la vie » (Hermès Trismégiste. Livre 1er, traité 11 et Livre II, traité 10).

 

            Le temps et l’éternité sont deux notions a priori opposées. L’éternité est en général vue comme ce qui est hors du temps. Mais cette vision est binaire. Il faut différencier l’éternité comme hors du temps, dans un aspect qualitatif, et une vision quantitative qui consisterait à la rapprocher d’une permanence dans le temps.

            L’éternité n’a ni commencement, ni fin. Elle est une des caractéristiques de l’incréé où réside le Principe de création qui est l’origine, dans et au terme de Tout. On peut la voir comme le point d’origine d’une immobilité d’où émane la manifestation.  La Vie est éternelle, sans commencement, et puise son origine dans le Un, la Cause, le Principe. Cependant, elle s’exprime par les cycles de naissance/construction et mort/destruction en s’inscrivant dans le temps linéaire, défini, en fuite perpétuelle.

            Le temps est l’expression, la révélation de l’éternité dans la création, dans le monde manifesté. Platon précise, à propos du Créateur : « Alors il songea à faire une image mobile de l’éternité et, en même temps, qu’il organisait le ciel, il fit de l’éternité qui reste dans l’unité cette image éternelle qui progresse suivant le Nombre et que nous avons appelé le temps » (Timée 37 c). Celui-ci exprime le mouvement, l’évolution des choses. On peut l’appréhender comme l’entropie qui fait toujours avancer les choses dans le même sens et qui use les choses et les hommes. C’est lui qui nous fait grandir, avancer, vieillir et mourir. Il permet de mesurer le chemin parcouru entre les différents événements. C’est d’ailleurs ainsi que, d’une manière profane, les hommes le définissent. Il n’est perceptible que par les différents changements d’états successifs identifiables et reliés entre eux. C’est ensuite notre intellect qui permet de définir le passé et le futur. Ce temps, que l’on a longtemps pensé absolu avec une horloge universelle, s’avère impossible à définir et les scientifiques ont réussi depuis un siècle à montrer sa relativité. Ainsi il n’y a pas un temps, mais des temps qui sont propres à chacun.

            Alors comment l’appréhender ? Tout d’abord en nous détachant de l’emprise qu’il a sur notre existence. Chacun sait qu’il devra décéder un jour. Donc le temps nous est compté. Parler d’une vie éternelle pour plus tard est un non-sens ; c’est une promesse qui asservit. Pour vivre en Harmonie, il est nécessaire d’oublier cette angoisse qui nous suit, cette peur du temps qui passe, de notre mort physique et de celle des autres. Cette appréhension nous fige dans la temporalité et nous fait percevoir le temps d’une manière quantitative, et non qualitative. Pour s’affranchir de cette pression, il est  nécessaire de participer à ce temps, de trouver sa place dans la dynamique globale et de l’assumer. En vivant pleinement chaque instant, en cherchant en permanence l’acte juste au moment juste, la vie en Harmonie, nous pouvons rejoindre la vie en éternité et nous détacher du poids qui nous fait craindre l’avenir, et au-delà, la mort.

            Mais alors, comment échapper au temps ? C’est ici et maintenant qu’il faut entrer en éternité par les cycles rituels et par les symboles. C’est tout le challenge de l’initiation. Comment faire ? Il y a deux voies qu’il faut simultanément suivre : la voie brève et la voie longue.

            Dans un premier temps en parcourant la voie longue qui consiste à laborieusement boucler le temps. Elle s’exprime par la vie à travers les cycles, à l’image des cycles naturels dans une perpétuelle transformation. Ils se vivent dans le Temple à travers les rituels. Le rituel de saint Jean d’Hiver dit que : « Les pierres sont brisées par le temps et reconstituées dans le temple ». Le temps linéaire devient alors circulaire, comme le représente l’Ouroboros, serpent qui se mord la queue représentant les cycles et l’éternel retour à l’origine, le temps qui se dévore et qui donne accès à l’éternité. Il était représenté en Egypte ancienne par le Neheh, éternité cyclique pratiquée par les rituels. L’Initiation permet de s’abstraire du temps linéaire profane pour faire un avec ce qui est permanent. Cela revient à ôter le temps. Comme l’écrit Maître Eckhart : « Ote le temps et l’Occident est l’Orient » (ces deux mots, dans leur sens médiéval, désignent le terme initial et le terme final d’un mouvement ou d’un processus). Ces cycles, qu’ils soient quotidiens de la première à la douzième heure (de midi à minuit dans certaines loges), annuels d’une saint Jean à l’autre ou pluriannuels d’un Vénérable à l’autre, nous permettent de rejoindre l’origine des choses, à l’image du sablier de la crypte dans lequel le sable remonte ; c’est une annulation du temps pour un retour à la naissance ; le film passe à l’envers pour nous réinitialiser.

            L’autre porte pour accéder à cette vie en éternité consiste en la voie brève. C’est par le travail symbolique que s’ouvre cette voie pour l’Initié. Elle permet de se détacher du temps qui passe pour s’inscrire dans un présent hors du temps. Ne confondons pas temps et moment. Il s’agit de stopper le monde, de s’insérer dans un temps sacré où il ne se passe rien, où il n’y a pas d’évènement. C’est une expérience d’état d’être et de conscience. Comme le décrit Hermann Hesse dans Siddhârta en parlant du fleuve : « Il est partout simultanément : à sa source et son embouchure, à la cataracte, au bac, au rapide, dans la mer, à la montagne : partout en même temps, et il n’y a pas pour lui la moindre parcelle de passé ou la plus petite idée d’avenir, mais seulement le présent ».

            A nous de vivre ainsi, sans le souci du passé ou de l’avenir, ce qui nous donne une vraie liberté de présence, parce que le moment présent est le seul dont nous disposons pour agir, et on en est responsable. Cet instant présent renferme le temps tout entier. Il ne passe pas ; c’est simplement nous qui passons à travers lui. Sauf si nous entrons dans l’instant présent. Quelle est notre qualité de présence à ce que nous faisons ? Habituellement, nous ressassons le passé ou nous projetons dans l’avenir, dans le tout à l’heure. Nous ne sommes pas pleinement à ce que nous faisons et restons donc immergés dans le temps. Est-on à 100 % dans l’instant ou à 2 % ? Comment être efficace si l’on est si peu dans son corps et son environnement ? Est-il bon d’être absent au présent ? Nous ne sommes pas sur terre pour attendre notre carrosse. C’est tout le problème de l’espoir qui nous projette intégralement dans l’avenir. La Veuve, à la fin de chaque tenue lorsque les Frères touchent le Tronc de la Veuve (qui, rappelons-le, ne saurait contenir de la monnaie ni quoi que ce soit), reconnaît ou non notre présence. L’initié est un être présent à ce qu’il pense, dit et fait.

            Cela nous mène à l’acte initiatique. Il faut agir ici et maintenant, pas plus tard quand nous aurons le temps, à nos moments perdus. D’où la nécessité de l’assiduité et du travail fourni pour chaque tenue où nous sommes appelés. L’acte est pleinement réussi s’il s’accomplit en ayant conscience que c’est peut-être le dernier que nous accomplissons sur terre. C’est en quelque sorte comprimer le temps pour ne pas perdre un instant. C’est ainsi que le Frère peut concevoir l’acte juste au moment juste. Par ce travail, nous acquerrons la capacité d’être conscient de l’importance de l’action pleine et entière dans l’instant. Car agir dans le présent permet d’être en totalité dans ce que l’on fait, sans frein, peur ou restriction, sans regret, ni espoir. Il est donc nécessaire d’être présent, tout particulièrement en Loge, pas uniquement physiquement, mais dans l’action et en conscience. 

            Si par la voie longue, il est possible de parcourir le cheminement de l’origine à sa finalité et vice-versa, l’éternité de l’instant nous montre que tout est déjà existant, la finalité est dans l’origine. Dans la voie longue, on tente d’évoluer et de s’éveiller. Mais dans l’éternité, on est déjà réalisé et conscient. L’initiation nous permet de vivre les deux dimensions : temporelle et ultime. Les deux doivent se rejoindre car le fruit est complètement présent dans la graine. En général, en initiant un frère, on pense qu’il sera Maître avec le temps. Est-ce réel ? La notion de progrès n’a aucun sens en dehors du plan matériel, technologique. Le Maître est déjà dans l’Apprenti, bien caché. Il faut la voie longue pour le révéler mais il ne peut apparaître que par la voie brève. Le frère se doit d’être dans les deux voies et donc d’agir, c’est à dire d’accomplir le devoir, en pleine conscience. Il n’y a aucune contradiction avec le non-agir extrême-oriental ; celui-ci n’est que le refus de toute réaction, de tout désir, de non-acceptation de la nature profonde des êtres et des choses.

            C’est ainsi, par la perception de cette éternité dans son expression dans la création qu’est le temps, en n’ayant aucune crainte de celui-ci, et en vivant pleinement chaque instant, que l’initié pourra s’ouvrir à la Vie dans son Principe, contenue dans l’éternité, pour peut-être remonter jusqu’à la Cause, et donc à l’Harmonie Universelle.


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