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II.2.3 La voie longue et la voie brève

« Les efforts sont comme les pieds, l’amour comme les ailes. Ce que les pieds parcourent en 100 ans, les ailes le font en un instant » (La parole secrète. Enseignement du maître soufi Rûmi. Sultan Valad)

            Plus nous avançons dans le plan de travail, plus nous pénétrons dans la méthode initiatique sans laquelle aucun résultat ne peut s’atteindre. Il s’agit ici de voir comment l’éveil s’obtient par le travail.

            Le terme d’initié a dans son origine latine le sens de mise en mouvement, de cheminement. Cheminer est ce que l’on appelle parcourir la voie, être en chemin. Avancer sur la voie, c’est modifier et enrichir la conscience par la perception et la compréhension des concepts offerts par les multiples symboles contenus dans le mythe de création, le rite et les rituels. On peut ainsi voir l’initiation comme un chemin vers l’origine, qu’un être ou une communauté décident d’emprunter pour tenter de s’éveiller et de percevoir les mystères de la création. C’est une dynamique qui apparaît lorsque l’on se met dans une démarche d’infini. Il est cependant important de distinguer cheminement et voie. Le cheminement est multiple, alors que la voie, en tant que transmission de la Sagesse est unique dans une tradition déterminée. Alors pourquoi parle-t-on de voie longue et de voie brève ? En fait elles sont deux aspects de la même chose, deux manières de la vivre, deux façons offertes pour s’ouvrir au Principe. On peut les voir comme des démarches d’ouvertures graduelles à la Connaissance, mais elles prennent des formes et des effets différents.

            La voie longue réside dans la constance et le travail. Elle se vit au quotidien et est progressive, laborieuse. Elle nécessite un engagement permanent, bien loin d’une distraction qui reviendrait chaque semaine ou chaque mois. Elle implique une assiduité, une présence, des efforts, un travail soutenu en vivant avec les sujets ou les œuvres en cours (et il doit y en avoir plusieurs simultanément) d’une tenue à l’autre ce qui permet une méditation dès qu’un instant propice survient.

            Elle est celle qu’intègre immédiatement l’initié dès son entrée dans la loge et détermine la vie en son sein ; elle mesure le degré d’intégration du nouveau frère. Dans les petits mystères, elle correspond à un parcours, toujours le même, tracé à travers les temps par les maîtres, selon la règle. L’évolution sur la voie longue est donc immédiatement perceptible par les maîtres, même si le frère n’est pas en mesure d’en percevoir les effets par lui-même. Cette voie, également appelée humide ou voie lente, est la voie de la terre, temporelle. Elle est nécessairement lente, car comme l’explique l’alchimie, il est nécessaire de ne pas activer trop le feu dans le foyer tout en veillant à ce qu’il ne s’éteigne pas. Mais ce travail permanent, ces efforts répétés ne suffisent pas pour parcourir cette voie longue. Elle nécessite également une pratique pour devenir ainsi un œuvrant du devoir, agissant indéfiniment, mais sans jamais atteindre le terme car celui-ci n’existe pas. Elle implique ouverture, simplicité, humilité et transparence pour atteindre peut-être la porte d’Occident. Pour cela, les frères doivent être des guerriers, dominant en permanence leur ego, chevauchant leur tigre. Tout cela correspond à la dimension historique de la voie, celle de la réalisation de l’œuvre, dans le temps.

            La voie brève s’exprime de manière différente. Elle correspond à un éclair de conscience, de lumière issue du divin, une éruption de Connaissance, un lien direct et instantané avec le sacré, une porte qui s’ouvre sur la compréhension directe d’un symbole, d’un concept, d’une partie du Mystère. On peut voir la voie brève ou sèche comme la voie du ciel, de l’instant, de l’amour, de la fulgurance, de la prise de conscience. Elle est de l’ordre de l’esprit, de l’abstrait et de l’intuition. On peut la voir comme la crypte, le voyage immobile, l’épreuve de la Terre. En regardant vers l’Egypte ancienne, on peut noter que le mot « terre » inversé correspond au mot « instant ». On retrouve également ce moment de voie brève lors du retrait du bandeau lorsque le futur frère ouvre les yeux pour la première fois et reçoit la lumière venant de l’Orient, choc inattendu qui s’imprimera à jamais dans son esprit. Les instants de voie sèche sont des étapes, des paliers qui ouvrent nos degrés de perception, permettant de franchir des portes. Ils sont d’une puissance extrême, et sont donc par conséquent dangereux. C’est pour cela que l’initiation ne peut se limiter à la voie brève. Cette voie n’est pas du monde des hommes. On peut y voir la mise en garde de l’image mythologique d’Icare qui se brûle les ailes.

            Peut-on trouver dans les rêves ces moments de voie brève ? Même s’ils peuvent nous inspirer, les rêves sont complexes et souvent trop liés à une interprétation individuelle de la perception du monde.

            Ces deux voies ne sont pas dissociables. La voie longue a besoin de ces moments de fulgurance de voie brève pour s’enrichir. La voie brève ne peut faire jaillir ces éclats de lumière principielle sans la préparation de la voie longue. Il faut parcourir les deux et être au rendez-vous de leur croisement. Dans le livre « Voir » de Carlos Castaneda, le sorcier Yaqui Don Juan cherchant à initier Castaneda, tente à plusieurs reprises de lui faire voir le monde tel qu’il est. Castaneda qui a, selon Don Juan, la potentialité de voir, vit des expériences déroutantes à la frontière des mondes, mais malgré cela, peut-être parce qu’il refuse d’abandonner les certitudes du monde profane, il n’arrive pas à voir.

            Mais comment s’exprime-t-elles ? Si la Tenue dans le Temple peut être vue comme du domaine de la voie longue, le banquet pourrait en être la voie brève, agapes signifiant par ailleurs « amour divin ». La voie brève est donc bien la voie de l’Amour. C’est dans l’instant de plénitude fraternelle où l’énergie est rassemblée que l’on peut accéder à la Cause. Cet instant éternel, rassemblant tous les frères passés, présents ou futurs, se vit également dans la chaîne d’union. On retrouve cette idée chez les Apprentis de tous les temps qui travaillent la même Pierre Brute avec les mêmes outils (rappelons que nul ne peut s’accaparer cette Pierre, bien différente de notre propre pierre) ; ils sont ainsi tous dans le même instant, hors de tous les temps. Ce n’est plus la dimension historique mais la dimension ultime où l’on est déjà ce que l’on veut devenir.

            En grec, bras se dit également bref. Ainsi, la voie brève transcende les efforts de la voie longue et les rend opérants (le bras c’est l’action). On retrouve ici le principe d’inversion : la voie brève se vit dans l’épreuve de la Terre, la voie longue est la voie de la terre ; la voie humide se vit dans le ciel de la loge, alors que la voie sèche est la voie du ciel.

            Si l’on se réfère à la Kabbale, la ligne droite se nomme « rigueur », et la ligne libre « générosité » ou « amour ». La voie Initiatique est un juste équilibre entre les deux : elle est la voie du milieu, le troisième terme sublimant cette dualité. Le milieu n’est pas le tiède qui n’est ni chaud ni froid ; le milieu n’est jamais entre deux. Il en est de même pour les voies sèche et humide. Si l’une correspond au corps et l’autre à l’esprit, leur mariage par la voie du milieu correspond à l’âme et la porte d’accès à l’unité devient possible. On accède à la conscience par éclairs, par lueurs vives et rapides où tout se rassemble, mais on ne peut rassembler que ce qui a été trouvé peu à peu.

            Il s’agit de rendre l’esprit corporel, de rendre perceptible le flux divin qui inonde le monde, d’arriver à incarner la conscience dans la matière ce qui est la définition de l’œuvre. Nous tentons sans cesse d’insérer dans le visible ce que le créateur a laissé dans l’invisible. Pour cela, les Compagnons concrétisent le plan conçu par la Chambre du Milieu, aidés des Apprentis ; ils donnent forme à ce qui se perçoit dans l’abstrait. Ce travail est nécessaire pour que la trace ne puisse s’effacer et ne pas commettre l’erreur des Celtes et de bien d’autres. Ce qui n’est pas formulé n’existe pas. En retour, on peut espérer que cette action alimente à son tour la conscience universelle dans un retour de voie brève vers l’origine. C’est exactement ce que nous vivons avec les rituels d’ouverture et de fermeture des travaux, moments de voie brève qui encadrent les travaux dans le temple, moment de voie longue.

            Ces deux voies se nourrissent donc mutuellement. Il est nécessaire de passer de l’une à l’autre, ou plutôt de vivre les deux simultanément, même s’il n’est pas possible de décider d’emprunter l’une ou l’autre de ces voies. Ce sont elles qui s’emparent de nous et qui permettent le cheminement. Alors n’oublions pas le paradoxe de cette pensée orientale : « La voie qui est la voie n’est pas la voie ».


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