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III.2.a La pratique de la vérité : Nul ne détient la vérité

« La vérité existe, mon cher, mais la doctrine que tu réclames, l’enseignement absolu qui confère la sagesse parfaite et unique, cela n’existe pas. Il ne faut pas non plus avoir le moins du monde la nostalgie d’un enseignement parfait, mon ami ; c’est à te parfaire toi-même que tu dois tendre. La divinité est en toi, elle n’est pas dans les idées ni dans les livres. La vérité se vit, elle ne s’enseigne pas ex cathedra » (H. Hesse. Le jeu des perles de verre).

« Plus nous formulons une thèse avec netteté et intransigeance, plus elle appelle irrésistiblement son antithèse » (H. Hesse. Le jeu des perles de verre).

            L’origine du mot vérité est assez floue. Ce mot viendrait du latin « veritas » signifiant vérité, vrai, sincérité, réalité, mais aussi de l’ancien français « veritet » qui qualifiait ce qui est conforme au réel, opposé à l’erreur et donc ce qu’on dit par rapport à ce que l’on fait. Par la suite, ce mot a été utilisé dans bien des sens et on se trouve bien en peine de nos jours d’en donner une définition précise. Ce mot est d’usage délicat. C’est sans doute pourquoi nos rituels n’en parlent pas contrairement à ceux de la Franc-Maçonnerie obédientielle qui se veut chercher la vérité et dont les rituels contiennent abondamment ce mot. Tout au plus nos rituels contiennent-ils l’expression « en esprit et vérité » que nous expliciterons plus loin. Nous allons donc tenter de voir ce qu’est la Vérité initiatique, comment nous pouvons l’approcher et comment faire pour la vivre.

            La seule vérité immuable est le Un du Principe créateur qui est malheureusement inaccessible, inconnaissable car il réside dans l’incréé et l’éternel. Nous ne pouvons l’atteindre car nous ne pouvons pénétrer dans l’incréé, de la même manière qu’exprimer le verbe c’est déjà le trahir. Précisons ici que créer, pour nous, n’a pas le sens judéo-chrétien de sortir du néant ; c’est faire venir à l’existence une potentialité à partir du chaos primordial qui recèle tous les possibles ; ce n’est pas accessible à l’humain. Ce qui existe relève du monde créé ; la Vérité n’existe donc pas et on ne peut détenir que ce qui existe, qui est manifesté. Si ce n’était pas le cas, on devrait la connaître et elle s’imposerait à l’humanité entière. L’homme, par l’initiation et les sociétés initiatiques, tente de la traduire selon sa conscience et ses perceptions, par principe limitées. Donc à quoi bon chercher ce qu’on ne peut trouver ! Nous ne sommes pas des chercheurs de vérité. Mais nous cherchons autre chose car la vie n’est que Mystère.

            Cependant, si nous avons frappé à la porte du Temple, c’est que nous avons en nous la Foi en une Vérité absolue qui nous dépasse et dont nous n’avons qu’une perception très limitée. Elle ne peut qu’être issue de l’Unité Principielle créatrice, portée par le Verbe et structurée dans ses formes manifestées par la Règle. Inénarrable, intemporelle mais bien présente, nous pouvons en témoigner. Il est aussi impossible de la nier que de la décrire. Le cheminement initiatique permet de s’en approcher tout en sachant qu’elle revêt des formes multiples et qu’il y en a sans doute autant de formulations que d’êtres humains et que d’angles de vue. Avant d’entrer sur la voie, nous avions quelques certitudes et des questionnements en désaccord avec ces certitudes ; l’Initiation nous en dépouille pour nous proposer la Foi dans notre étincelle divine, notre part de conscience universelle.

         Alors comment approcher ce qui est inatteignable ? La vie manifestée n’est que mouvement et amour, création permanente dont nous dépendons, ce qui veut dire que toute vérité dans le domaine créé est changeante, mouvante et ce qui est vrai à un instant ou à un endroit peut se révéler faux voire mensonger ailleurs ou sous une formulation différente. Pourquoi cela ?     Une belle anagramme est significative : « la vérité » est « relative ». Dans la manifestation tout naît et meurt ; qu’y a-t-il de vrai et d’immuable ? Le monde est-il tel que nous pensons qu’il est ? Ce que nous pouvons en saisir, ce que nous constatons, même l’existence matérielle, est toujours partiel, particularisé. Pour certains, tout n’est qu’illusion et le voile de la Maya recouvre toute manifestation ; seule la conscience donne vie à la perception sensorielle. Comment saisir ce qui fuit ? Ce qui est formulé a même plusieurs sens : celui qu’a voulu lui donner celui qui l’a faite et celui que lui donne celui qui la reçoit. Une chose peut toujours dire autre chose que ce que l’on croit : elle est ouverte indéfiniment. Même pour celui qui s’exprime, la réalité dépend de la façon dont nous décidons de l’observer : elle n’est jamais objective.

            Sur le plan spirituel, rien ne permet de distinguer le vrai du faux. L’homme, naturellement, n’admet que ce qui lui paraît vrai et, bien souvent, ce qui lui plait, et il l’affirme ; il tient pour faux ce qu’il nie ; il se donne raison et tort aux autres. On rejette ce qui nous heurte. Plus largement, chaque époque a ses références qui sont aberrantes pour d’autres temps. « Il n’y a de vrai et de faux qu’en fonction de la situation » disait déjà le Huainan Zi (XIII – 11a), écrit taoïste il y a plus de deux mille ans.

            La démarche initiatique nécessite donc beaucoup de précautions pour ne pas confondre la vérité et  la vraisemblance qui conduit souvent au mensonge ou à l’interprétation, à la confusion, source de dépérissement des êtres et des choses. Notre rituel nous demande de ne pas confondre une chose avec une autre et de ne pas mettre à la mauvaise place le mauvais matériau ; ne prenons pas l’une des expressions de la vérité pour la vérité elle-même.

            Hermann Hesse indique que la parole parfaite en tant qu’expression adéquate de la vérité ne peut s’incarner dans aucun langage du monde. L’Apprenti apprend que nous nous libérons le jour où nous cessons d’attendre une vérité qu’on nous enseignerait et qui serait alors fermée, figée. Cette recherche de vérité est même dangereuse. Car il y a le danger de la trouver ou de le croire et alors de tomber dans le dogmatisme, suffisant peut-être pour certains mais contraire à l’esprit de notre démarche. Le confort qui en résulte n’ouvre vers aucune évolution : c’est spirituellement suicidaire, arrêtant toute recherche dans une croyance voire une intolérance tuant tout voyage en esprit.

            Il nous faut chercher le mystère de la vie ce qui permettra peut-être de répondre aux trois questions fondamentales : Qui suis-je ? D’où viens-je ? Où vais-je ? Si nous ne pouvons connaître le Grand Architecte de l’Univers, nous pouvons le reconnaître par l’observation de la nature et des lois qui la régissent, du jeu des forces qui engendrent la création et l’observation de ce qui se passe dans la loge, image de l’univers. Cela créée une dynamique, toujours ouverte, qui nous invite à aller sans cesse plus loin, à nous interroger en étant conscient que nous nous approcherons de l’Unité sans jamais l’atteindre, en la ressentant parfois, en la considérant comme un état à devenir, une dynamique à vivre, à cultiver et à parfaire. Cette vérité absolue se tangente, s’entr’aperçoit par les épreuves et par petites touches successives ; c’est une mise en pratique du métier d’initié. Exprimé autrement, cela ne se dit pas mais se vit par la voie initiatique qui unit les frères.

            Si les perceptions des frères sont essentiellement personnelles, la voie occidentale nécessite le concours d’une société initiatique. Seule une approche communautaire permet un dépassement de nos consciences en renouvelant perpétuellement notre perception de cette vérité, par une remise en cause, une recherche permanente et une reformulation continuelle à travers la magie des rituels, nos travaux communautaires ; nous le faisons par nos âmes, nos esprits et par le corps à travers nos gestes. Le préfixe « re » appliqué à de nombreux termes (reformulation, réactualiser… voire recréer) est essentiel car il nous renvoie à une actualisation nécessaire de nos consciences, jamais définitive à l’image de la création qui est permanente et en sachant que toute formulation peut être dangereuse. La clef pour limiter ce danger est d’avoir une référence qui pour nous est notre mythe de création et l’infini des mystères qui en sont issus.

            Lorsque notre corps matériel disparaitra, seule subsistera la conscience enrichie de ses périples vécus en loge dans l’invisible, émanation fragmentaire de la Conscience universelle, seule vérité réelle et universelle. L’individu aura disparu mais la conscience, à nouveau indifférenciée, sera de retour au sein du Principe créateur. Cela signifie que nous devons être en permanence prêt à mourir, à tout donner ; plus même, nous devons mourir de notre vivant, changer d’état, être de plus en plus prêt de la Règle à laquelle nous nous référons ; c’est cela la mort au vieil homme pour être en osmose avec la création permanente. Nous faisons partie d’une construction universelle et quand nous rencontrons des difficultés, il nous faut accepter le mouvement dans lequel nous nous trouvons pour que ce grand retour soit possible.

            Il nous reste à considérer comment nous pouvons concrètement vivre cette adéquation entre la réalité qui n’est pas le monde des apparences et les hommes en voie d’initiation. L’expression du rituel « en esprit et vérité » donne la solution et signifie ce qui semble vrai et conforme à ce que l’on est et que nous ne devons pas nier. Guidés par notre part d’éternité qui s’exprime dans notre cœur-conscience, notre être vrai, nous pouvons témoigner de ce que nous percevons en plongeant au cœur des êtres et des choses. De plus, par là-même, nous retrouvons notre place au sein de l’univers, place que l’espèce humaine a perdue à cause de son ambition démesurée, et nous vivons une harmonie qui nous rapproche de l’Unité primordiale. C’est tout le symbole de la psychostasie égyptienne, cette pesée du cœur-conscience qui doit être en équilibre avec la plume de Maât, forme de la Règle comme de la Veuve ; ainsi se mesure la vérité d’un être et cette confrontation doit s’actualiser à chaque instant. Le cœur est notre seul juge et il doit être rempli de vérité et non d’artifices. C’est un véritable détecteur de mensonge. Car celui-ci est un acte grave que nous devons traquer avec rigueur ; il empêche l’épanouissement initiatique, la transparence, l’authenticité dans les pensées, les paroles comme les actes. L’interprétation n’est jamais loin du mensonge et il faut un effort considérable pour rester dans la vérité de soi-même.

            Maât dont il est dit qu’elle est la déesse de la vérité et de la justice, est avant tout la Règle. Il ne dépend que de nous de la pratiquer, voire de la construire en nous. Le sens du devoir, par notre aptitude à vivre selon l’Equerre et le Compas, nous ouvre les portes de la vie et d’une réalisation de notre être profond dans notre existence quotidienne. Cette Règle de vie est une attitude organisée autour de l’observation des rituels, de l’écoute des frères et de la participation aux travaux communautaires, toutes choses qui favorisent la transparence. L’initié offre ses perceptions, son travail à ses frères. Il les écoute tout autant et ce partage où l’on accepte la pensée de son frère permet de ne pas s’arrêter à un point de vue unique et statique : voilà le meilleur moyen de ne pas détenir individuellement une vérité. C’est accepter la diversité des consciences et des modes de fonctionnement.

            L’homme a besoin de guides, ne serait-ce que pour s’opposer à eux et tracer son propre chemin. C’est par l’autre et pour l’autre que nous pouvons avancer, et par synergie, que nous pouvons dépasser la somme de nos perceptions communes. Plus peut-être, c’est en voyant dans nos frères non pas un individu mais le Grand Architecte, ou dit autrement la part d’éternité qu’il recèle, que notre conscience peut s’éveiller. Alors nos formulations sont des mises en forme d’une pensée reliée au rituel et nos limites personnelles sont dépassées. Et, n’oublions pas le rituel qui indique que si nous privons nos frères de nourritures, ils ne trouveront pas le passage de la Chambre du Milieu ; notre responsabilité est cruciale ; nous n’avons pas le droit de les priver de notre regard.

            Nous en arrivons donc aux techniques de l’Art royal. Dès lors que l’on se base sur les rituels (qui doivent se reformuler), que l’on s’appuie sur la Règle et que l’on se frotte à ses frères, peu importe ce qui est vrai ; seul importe ce qui aide à vivre pleinement, ce qui est utile pour devenir lumineux, ce qui marche. Par exemple, notre rituel est-il l’expression de la vérité ? Nous ne le saurons jamais mais il fonctionne, nous fait avancer et nous rend heureux. Cela veut dire qu’il faut expérimenter. La vérité se discute et s’adresse à l’intellect ; l’Initiation s’expérimente par le vécu et s’adresse à l’intelligence du cœur.

            L’enfant teste, éprouve la réalité qui l’entoure. Nous sommes de même des opératifs donc des expérimentateurs. Explorons sans cesse de nouvelles voies, de nouvelles formulations et pratiquons les pour voir si elles tiennent la route et tirons alors les conclusions adéquates. Mieux vaut des approximations successives précédées d’une recherche bien sûr, qu’une pensée précise qui ne sert à rien. Ce que chaque Communauté Initiatique trouve et pratique n’a jamais valeur universelle ; cela vaut pour elle, peut-être pour d’autres, mais ne doit pas se généraliser ; « A chacun sa vérité » a dit Pirandello. La Connaissance s’expérimente, se vit, ne se raisonne pas. Notre voie est expérimentale ce qu’a complètement oublié la franc-maçonnerie.

            Cependant, il ne s’agit pas de distinguer le vrai du faux ; le faux n’est-il pas parfois vrai et inversement. L’initié considère ce qui ne paraît pas vrai à chacun et ce qui lui déplait. On ne peut chercher efficacement que par la compréhension des contraires d’où les principes de croisement et d’inversion, bien révélés par la fêtes des fous, les carnavals… Les opposés s’attirent inéluctablement, sans s’exclure, en se succédant ou se complétant. Il en est d’ailleurs de même pour les notions de bien et de mal. Il y a ce qui est et ce qui n’est pas encore. Niels Bohr, grand physicien, a magnifiquement dit : « Les vérités superficielles sont celles où le concept opposé est faux de manière évidente. Les vérités plus profondes sont celles où le contraire peut aussi être juste ». L’initiation ne discrimine pas le vrai du faux mais fait entrer dans la création permanente par la pensée ternaire, dans la Connaissance. Voici donc un principe de base : n’oublions pas d’examiner le contraire de ce que nous formulons.

            Tout cela ne suffit pas. Notre tradition propose d’utiliser le langage des symboles pour entrer en relation avec le Un. Ceux-ci se trouvent dans le temple ou sur le Tableau de Loge. Chacun est une manifestation d’une part de l’unité principielle, un chemin vers elle et donc porte quelque chose d’absolu. Notamment le Fil à Plomb indique le centre. A nous de les éprouver, de les faire vivre en les reliant pour accéder à leur essence, les tracer en sachant que leur forme extérieure n’est pas figée. Savoir les lire et les écrire, les intégrer dans notre être est un bon moyen de ne pas se perdre dans la recherche ; ils nous guident à la manière d’une carte mouvante mais toujours juste et précise. Ils sont une porte ouverte vers la Connaissance. Ils sont capables de lier des choses compatibles, parfois contradictoires, et en tant que langage ils peuvent créer des liens entre des moments de pensée. Ils nous permettent également de lire ce qu’ont perçu et formulé les anciens. Et si, avec le temps, les significations changent, ils nous permettront toujours de tangenter avec authenticité la Vérité absolue.

            Ainsi toute spiritualité s’enracine dans le concret, la pratique et non dans les idées pour les idées ; elles sont en perpétuelle transformation, jamais figées, dans une permanente recherche du divin et non de vérité. Ce qui est figé est virtuellement mort. C’est aussi pourquoi une tradition est avant tout orale. L’écrit est utile pour la transmission mais il peut mener au dogme : c’est écrit ! (d’où notre rejet ferme de la Bible comme volume de la loi sacrée). Dans la transmission orale l’apprenti est obligé de vivre par lui-même la conscience. Nous ne sommes pas des philosophes. Nous parlons de la Connaissance, pas de la vérité.

            Nous aurons toujours des difficultés pour entrer dans la création, phénomène essentiel mais pas de nature humaine, pour entrer dans le Un, là où se trouve la Vérité. Puisse le Grand Architecte de l’Univers nous permette d’approcher les causes puis la Cause pour peut-être vivre en esprit et en vérité.


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