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III.2.c La tranparence à ses frères

« Le don du ciel est gratuit ; ce don de Connaissance est si grand que nul effort ne le mérite. Mais pour le recevoir l’homme doit être libéré de ses entraves, devenir transparent comme un cristal ; tel est le travail du chercheur » (Her-Bak Pois Chiche. Ischa Schwaller de Lubicz).

« Si nous découvrons tout à Dieu, il nous découvrira de son côté tout ce qu’Il a et ne nous cachera en vérité rien de ce qu’Il peut offrir, ni la Sagesse, ni la vérité, ni la sainteté, ni la divinité, ni quoique ce soit… Si nous ne lui découvrons rien, ne nous étonnons pas que Lui non plus ne nous découvre rien ; il faut qu’il y ait réciprocité absolue » (Maître Eckhart. Sermon 11).

            « La lumière luit dans les ténèbres et les ténèbres n’ont pu l’arrêter » (Prologue de Jean). Bel exemple de transparence que ces ténèbres plus lumineuses que la lumière (Denys l’Aréopagite) qui laissent passer la lumière qu’elles génèrent. Les ténèbres correspondent au chaos primordial incréé, à ne pas confondre avec l’obscurité qui ne peut concerner que la manifestation. Tout part de cet incréé et l’initiation nous permet de suivre ce passage des ténèbres à la lumière. Il nous faut en tirer les leçons à tous niveaux. Nous allons l’envisager pour le monde manifesté, puis pour la Communauté initiatique et enfin, et surtout, pour le frère.

            Mais il faut au préalable s’entendre sur ce qu’est la transparence. Les définitions donnent : « ce qui se laisse traverser par la lumière », « qui laisse passer la lumière, qui ne cache rien ». L’étymologie vient du latin médiéval « transparens », « trans » = à travers, par-delà, au-delà avec l’idée de traversée et de changement, et « parere » (du verbe pareo) = paraître ; donc ce à travers quoi on voit, ou bien toute matière qui se laisse traverser par la lumière. Le sens figuré désigne une qualité qui semble aujourd’hui essentielle : « Si l’on avait à choisir le mot le plus important et le plus fréquemment utilisé dans les codes et les traités d’éthiques contemporains, c’est le mot transparence qui ferait consensus, chose étonnante puisque ce mot n’était autrefois employé que dans son sens propre. Le Littré ne fait pas même mention du sens figuré fondé sur l’analogie entre la transparence des objets et celle des personnes » (encyclopédie de l’Agora).

            Ce mot s’oppose donc à l’opacité qui empêche la lumière de passer, à l’obscurité ; la clarté est un de ses synonymes dans le sens de facile à comprendre, d’intelligible, de limpidité. Cependant, « parere » veut aussi dire obéir, être soumis à, et ici donc à la lumière et pourrait aussi venir du verbe « pario » = engendrer, produire, ce qui impliquerait non plus une neutralité par rapport à la lumière mais une modification comme le fait un prisme en optique qui réfracte la lumière, dévie et décompose les radiations (cf. ci-dessous l’illustration de l’album « Dark side of the moon » des Pinkfloyd). Ainsi la transparence peut se résumer à ce qui laisse passer la lumière mais en la colorant, en lui donnant un aspect particulier (à l’opposé de l’universel).

            Le prisme décompose la lumière unique qui est dans les ténèbres en sept couleurs, en les mille et un aspects de la création, à travers un delta lumineux ; les prismes sont en général triangulaires. Comme tout rayon lumineux, cela peut fonctionner dans les deux sens et le sept peut retourner au Un, à l’origine. Les Pinkfloyd parlent de la face sombre de la lune ; la lune, les luminaires plus largement, seraient-ils des prismes polarisant la lumière de l’Orient ? Finalement, tous les symboles et tous les frères ne seraient-ils pas des prismes nous offrant un des aspects de la lumière qu’ils réfractent à leur façon ? Dans le temple, le delta lumineux réfracte la lumière originelle dans chaque fonction de création et même dans chaque frère qui est alors une des couleurs du spectre lumineux.

            L’exemple du vitrail est éclairant. Un verre n’est jamais complètement transparent, surtout s’il est coloré. De plus, on peut lui ajouter de la grisaille si l’on veut obtenir des motifs, ce qui modifie davantage la transparence. Mais en fait, celle-ci devient regard. L’apport de matière change la nature de la transparence. Une certaine opacité fait apparaître ce que l’on souhaite pour transmettre quelque chose. La transparence est donc plus qu’un simple passage de lumière. Des verres opaques contribuent à donner des formes très expressives.

            Cette dynamique se retrouve avec les éléments Air et Eau. De l’air chauffé bouge, vibre et sa transparence déforme les images. L’eau est transparente et pourtant déforme les images même si elle est immobile et bien plus si elle est en mouvement. De même la lune n’est pas passive puisqu’elle agit sur les formes. La transparence n’est pas passive ; elle laisse passer la lumière après une action transformatrice nécessaire ; finalement elle permet de formuler en bloquant certains aspects de la lumière. C’est ce que réalise Soulage (avec plus ou moins de bonheur selon les uns ou les autres) qui peint avec du noir ; il sculpte la matière noire pour faire apparaître de la lumière selon le même principe que la grisaille sur verre qui utilise en fait du brun et procède par allègement.

            On comprend ainsi que la transparence, qui ne peut jamais être absolument neutre, peut aussi devenir apparence, puissamment trompeuse, autant par elle-même que par le regard que l’on porte sur elle. Mais le véritable aveugle est celui qui ne veut pas voir.

            Venons-en à ce qui se passe dans une Communauté initiatique, constitué d’hommes aspirant à la lumière et partageant le même langage des symboles. La loge, par sa transparence, est le lieu où la lumière peut naître d’elle-même par la communion initiatique ; elle la rayonne en chaque frère qui en est une des couleurs qu’il tente de formuler ; par les rapports des travaux reprenant l’ensemble des apports, elle retrouve l’unité et donc le blanc, ensemble de toutes les couleurs. Ce travail commun perce les secrets et explore les Mystères en enlevant progressivement les voiles qui obscurcissent la vision de l’œuvre du Grand Architecte. Lorsque cette transparence habite une grande partie de la Communauté initiatique, elle est porteuse d’énergie et devient l’expression vivante de l’Homme zodiacal. En effet, les influences profanes sont diminuées ainsi que les obstacles à la lumière, ce qui permet une meilleure vision du mythe de création et facilite la transcendance.

            Il est essentiel de libérer toutes les couleurs, celles des frères, celles qu’ils peuvent vivre individuellement, de façon à avoir un spectre le plus large possible. Une communion de plus en plus forte se traduit alors par le renforcement d’un égrégore puissant qui approfondit la quête du sacré. La loge devient un véritable vaisseau transoriental pour voyager dans l’invisible pas si naturellement transparent que cela.

            Il en résulte un enrichissement de chacun des membres de la Communauté, un élargissement de leur conscience du sacré et un affinement de leur perception du mystère, toutes conditions nécessaires pour que naisse l’Homme zodiacal et que s’engendre une nouvelle forme de la lumière éternelle. Cela se ressent particulièrement pendant les chaînes d’union, moments intenses de transparence.

            Mais tout cela n’a de sens que si chaque frère réalise en lui cette transparence. Chacun est porteur d’une part de lumière et il doit la faire vivre, la faire croître et la mettre à la disposition de la loge dans une démarche en vérité, celle de son être vrai ; cela implique la pureté, l’authenticité, l’humilité, la capacité de don total. Le viatique d’Apprenti dit bien qu’ « ayant perçu dans mes ténèbres intérieures une parcelle de lumière, j’ai désiré la vivre en plus grande conscience ». Ce désir est le premier pas vers la transparence, d’un être fermé, opaque, immobile à celui qui se met en mouvement pour explorer les mystères. Un frère n’est qu’un intermédiaire entre la lumière complète reçue à l’Orient et son étincelle divine ; il est un prisme qui tente, dans sa communauté, d’explorer toutes les couleurs de la lumière primordiale en diffusant ce qu’il perçoit et en recevant celles de ses frères. Victor H. Debibour dit de Simone Weil (« Simone Weil ou la transparence ») qu’elle « aspire à n’être qu’un lieu de passage pour la lumière, de transparence, comme une vitre sur laquelle tout ce qui arête l’œil, tout ce qui se voit, est un défaut ». Mais cette image ne prend sens que si l’on n’oublie pas qu’un être humain, avec toute son épaisseur, est en cause ; une vitre mince n’a pas de mérite.

            Finalement, parler de transparence à ses frères est trop limitatif et doit concerner tous les plans, en justesse, selon la Règle. La transparence est comme les devoirs : il y a un devoir de transparence par rapport à soi, un deuxième par rapport aux autres et un troisième par rapport au Grand Architecte ; et les trois vont ensemble.

            Par rapport au Grand Architecte, c’est sortir de soi-même pour le laisser entrer car rien ne peut entrer dans un vase plein. C’est la réciprocité absolue de Maître Eckhart. Un être vrai et transparent avec toute la création n’accapare pas. Il vit l’amour pour l’amour, à la seule gloire du Grand Architecte, sans recherche du moindre avantage ou profit, même spirituel, sans but. Bien peu d’êtres en sont capables mais c’est un idéal que l’initié ne doit jamais cesser de poursuivre car il doit œuvrer pour œuvrer, sans autre raison. Chaque initié est un temple. Comment en déverrouiller les portes pour que le divin puisse entrer et sortir à volonté ? Cette ouverture laisse pénétrer en soi la perception des frères et un des meilleurs moyens passe par le travail en loge et les rapports de travaux. Ouvrir les fenêtres, notre cœur, s’ouvrir au monde pour se libérer de l’ego et laissez l’esprit avoir en nous une présence, perceptible au-dedans comme au dehors : notre parcelle de lumière devient perceptible par tous. André Comte Sponville précise qu’on n’accède à l’absolu qu’en sortant de soi-même et que la spiritualité est le contraire de l’introspection.

            Alors nous pouvons recevoir le don du ciel, le don de connaissance, le message du Verbe et en être le médiateur pour qu’il rayonne dans la Communauté et au-delà. Car le Verbe n’est disponible qu’à ceux qui le cherchent et savent le reconnaître selon ce qui les constituent, selon leur prisme, afin de colorer en justesse la lumière qui passe et donner une formulation du Verbe. L’initié doit tenir sa place dans la création, être debout, en action, pour faire vivre le seul message du Grand Architecte et non sa propre volonté. Ainsi le Créateur peut se contempler en nous et contempler l’univers à travers nous.

            Par rapport à ses frères, c’est percevoir qu’il n’y a guère de différence entre les frères : la séparation est illusion. Dans une Communauté initiatique, il y a un grand cœur qui bat sous différentes formes ce qui se vit tout particulièrement dans la chaîne d’union. La lumière unique s’y réfracte dans les frères comme dans un prisme ; c’est la clef de la fraternité vécue dans la loge qui exclue la vanité, la rancœur, les regrets et les remords. Rien ne peut être caché sinon le climat serait disharmonieux ; une relation de confiance règne et les frères rendent compte de leur activité pour la loge ; aucun non-dit ne doit exister et tout vote doit être pris à l’unanimité, chaque problème éventuel étant exposé simplement au Tableau de Loge. Un frère en désaccord permanent ne peut rester au sein de la communauté. Autrement dit, l’harmonie règne. Ce mot harmonie vient du grec armóxw (armozo) qui veut dire joindre, faire coïncider, adapter, emboîter ; alors le temple peut se construire avec des pierres jointives. Cela suppose donc de bonnes relations, une concordance, une entente entre les frères.

            Peut-être pouvons-nous chercher la transparence tout seul jusqu’à un certain point mais très vite cela réclame le regard de l’autre, le seul qui compte vraiment pour le travail profond qu’il produit en nous, sans jugement mais par l’aide à l’interrogation car c’est lui qui nous reconnaît comme initié. Nous sommes le miroir du frère pour qu’il perçoive en nous ce qu’il ne peut percevoir par lui-même. Et si nous ne sommes pas transparents, il reçoit une image déformée de lui et du monde ; la parole est faussée et trahie. Comment ensuite toucher le Tronc de la Veuve pour qu’elle nous reconnaisse comme l’un de ses enfants ? Plus même, le frère doit devenir un miroir non déformant de l’univers ce qui suppose l’oubli de ses petites préoccupations.

            Tout commence par la présence. D’où l’importance des excuses des absents et de citer leur nom. C’est le mythe de l’homme universel ; si un frère manque au corps universel, la loge travaille mal. Il est donc essentiel d’assurer la présence de chacun par la transmission des excuses et d’un travail. Ainsi s’assure-t-on que toutes les parties sont rassemblées. Cette transmission passe par les travaux où chacun donne le meilleur de lui-même par sa présence de corps, d’âme et d’esprit, en ne gardant pas pour lui ses perceptions. Cela doit concerner l’être tout entier, tant matériel que spirituel. Mais alors la lumière circule au profit de tous ; nous nous nourrissons de la lumière et nous nourrissons nos frères de notre parcelle de lumière.

            Tout ceci implique le même comportement avec son conjoint, sa famille, ses amis car on ne peut être différent hors du temple. Il n’y a pas de degré dans la transparence. Par contre il y a des précautions à prendre au-delà de ce cercle proche, dans une société où la compétition est la règle essentielle, où les modes prédominent, où les apparences protègent l’incapacité à être soi-même.

            Il reste à envisager la transparence par rapport à soi. Etre naturel, sans artifice, sans retenue, s’accepter comme on est, découvrir ses faiblesses pour les limiter, comprendre son déterminisme zodiacal, accepter l’incertitude, se questionner sans cesse, le tout avec vigilance et persévérance ; ne pas se mentir et ne pas s’illusionner. C’est de cette manière que l’on accède à la vraie liberté, en éliminant ce qui, en soi, arrête la lumière, la circulation de l’énergie : voilà le vrai travail sur soi et l’accomplissement de ce qui est proposé lors du rituel d’initiation : « Puisse-t-il avoir la volonté de se délivrer de ses entraves, de franchir ses obstacles ; que sa conscience discerne l’énergie universelle dans sa cause et dans ses manifestations » (épreuve de l’Air).

            Mais transparence ne signifie pas mise à nu ; il s’agit d’une participation consciente avec contrôle de l’ego, détachement total grâce à l’observation de la Règle et la vie dans les rituels qui nous place dans un état de partage, de communion, dans une harmonie de pensée qui respecte la personnalité de chacun, sans mimétisme.

            Qu’est-ce qui empêche la transparence, en bloque le dynamisme ? Il est essentiel de voir nos entraves pour pouvoir nous en libérer. Qu’est-ce qui nous assujetti ? Pourquoi ne sommes-nous pas naturellement transparent ? Certes, dès la naissance physique, nous avons appris à nous protéger du monde, des autres. Nous avons une carapace, une armure qui nous alourdit. Mais pas seulement. Don Juan, dans les livres de Castaneda, explique que nous sommes mis dans une bulle à la naissance ; ouverte au début, elle se referme progressivement. Il s’agit de notre perception du monde. Ce que nous voyons n’est que le reflet, la représentation du monde qu’on nous donne dans notre enfance. Il est impossible, seul, de l’ouvrir et de supprimer cette opacité. Il n’y a qu’une Communauté initiatique pour être capable de l’ouvrir de l’extérieur. Le rituel de nos tenues est là pour cela ; sinon pourquoi travailler dans le temple ? Le rituel commence par «  l’ouverture des travaux ». C’est beaucoup plus large qu’on ne le pense habituellement. Il s’agit en fait de l’ouverture des bulles de perception vers le cosmos étoilé, c’est-à-dire la conscience universelle. Ainsi sont rendus transparents les frères, à condition qu’ils aient travaillé et œuvré activement à se libérer. C’est cela devenir meilleur : sur l’ouverture d’esprit, sur la compréhension des autres et du monde, de l’univers auquel nous appartenons.

            Dès le début de la voie, l’Apprenti comprend que c’est l’ego qui obscurcit tout, qui crée des filtres de distorsion et que c’est de ce tyran qu’il faut se libérer. Tout tourne autour de cela. En vrac, ce qui empêche la transparence : l’infidélité à tous nos engagements ; le reniement de son étincelle divine ou simplement négliger cette lumière intérieure ; être prisonnier de fausses valeurs, accumuler des perceptions pour soi ; fixer ces perceptions en certitudes une fois pour toutes sans prendre soin en permanence qu’elles soient vivifiées par les frères ; l’égocentrisme qui empêche de se voir tel que l’on est c’est-à-dire une parcelle de la lumière, une parcelle du Soi ; la fuite devant les difficultés par manque de désir initiatique ; la vanité qui bloque toute évolution et conduit à la susceptibilité, à la réaction vis-à-vis de ses frères ce qui conduit à s’isoler ; garder pour soi ses pensées et sentiments ce qui peut devenir vite un poison car nul ne sait apprécier seul la justesse de sa pensée. Mais il faut aussi savoir ôter le voile des sens car ils peuvent faire obstacle à la lumière qui cherche à se manifester à travers nous.

            Un initié est un guerrier sans armure qui a lâché prise et compris qu’il est son principal ennemi ; il se fait face, sans fuir et laisse transparaître son cœur-conscience qui peut devenir une force bien plus protectrice. Il taille sa pierre autant qu’il se laisse tailler par ses frères, devenant à la fois œuvrant, outil et œuvre en laissant émerger sa propre essence ce qui lui permet d’atteindre la liberté d’action et de pensée. Il dispose d’une harmonie intérieure.

            Tout cela doit être en potentialité dans le profane qui frappe à la porte du temple. Le péristyle déclenche des épreuves vérifiant la capacité d’ouverture, de don, de sincérité.

            Puisse le Grand Architecte de l’Univers nous permette de laisser passer la lumière, de nous ouvrir à la vie, à nos frères, aux autres, à l’univers, en nous créant les uns par les autres.


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