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I.1.b LE FEU JAILLISSANT DU BELIER (sacrifice, guerrier, concrétisation)

            Il y a plusieurs feux tous issus du feu primordial et créateur qui donne naissance à des déclinaisons de lui-même qui sont tantôt nourriciers, purificateurs, destructeur, transmutants… Celui du bélier est avant tout fait pour transmettre concrètement, alors que celui du lion se contente de rayonner et celui du sagittaire d’illuminer.

         L’étincelle de lumière qui se trouve en chaque être vivant a bien souvent du mal à jaillir mais la démarche initiatique peut en être la révélatrice à l’image du soleil qui surgit au matin. L’épreuve du feu du rituel d’initiation met le néophyte en contact explosif avec l’Esprit, le feu qui brille à l’Orient. L’inflammation de la poudre de lycopode dégage une intense lumière que le néophyte ne peut voir mais peut ressentir. Lycos-podos, pied de loup, renvoie au symbolisme du loup, incarnation de la lumière en Chine, Europe du Nord, Grèce, fonction guerrière chez les Indiens d’Amérique et les Indo-européens, promoteur céleste des chefs en Asie centrale. Le loup eut pour tâche de veiller sur la création et sur son inévitable destruction. Le néophyte est éveillé et consumé par ce feu qu’il ne peut en aucun cas détenir mais qui éteint l’altérité et réalise l’identité divine.    

            Pour faire du feu, il faut du bois sec, de l’oxygène et un déclencheur. Ce bois est la nature humaine, déjà préparée (sec) par le péristyle, l’oxygène est le désir initiatique qui nous amené à la porte du temple et le déclencheur la Communauté initiatique ; alors le néophyte jaillit depuis la crypte. C’est l’éclosion de la vie, sortie de terre, qui n’est pas un but en soi mais le commencement à condition de nourrir le feu pour qu’il ne s’éteigne pas.

            Quel est donc la nature de ce feu ? Tel le bélier, signe de feu, il n’est pas caché, couvant mais dynamique, énergisant, dans le mouvement, quasiment par explosion instantanée ce qui signifie qu’il n’est pas encore régulé, donc parfois brutal car sans nuances, spontané, tout d’une pièce, dans le présent ce qui lui permet d’être purificateur et d’éliminer les scories non initiables. Il se manifeste de façon soudaine, avec vivacité. Le dieu égyptien Khnoum, à tête de bélier, façonne sur son tour de potier l’enfant royal, les êtres et les choses ; il est le démiurge qui façonne l’œuf primordial d’où jaillit le soleil au commencement des temps, donc à chaque instant.

            A quoi sert ce feu ? Qu’il soit destructeur ou purificateur, par sa lumière et l’énergie qu’il dégage, il bouscule les obstacles quels qu’ils soient et peut faire table rase de ce qui s’oppose à la concrétisation de l’œuvre. C’est ce mouvement qui permet l’initiation, jamais figée ni dans la mort ni dans l’existence, toujours dans le passage incessant entre le monde visible et le monde invisible. Ainsi se crée et se maintient l’univers en permanence et se révèle la nature profonde des êtres pour qu’ils puissent concrétiser leur nombre en plénitude.

            Alors, pour la communauté initiatique, comment tout cela fonctionne-t-il ? Le rituel de la saint Jean d’Eté en parle clairement : Pour que le feu jaillisse, il faut unir nos pensées par l’offrande (le sacrifice) d’un travail de qualité (cela implique la règle de vie que seul un guerrier peut respecter) qui permet que l’édification du temple se poursuive (la concrétisation). Et c’est le maillet du Vénérable Maître qui le révèle, le même qui, en frappant le plateau par un geste de puissance, sacralise l’engagement de la communauté envers le Grand Architecte.

            La franc-maçonnerie parle peu de sacrifice et ce terme n’a pas bonne presse dans la société. Pourtant c’est une constante de toutes les spiritualités depuis la nuit des temps. A la saint Jean d’Hiver, le Vénérable Maître dit à l’Hospitalier : « Affirme la qualité d’un amour qui s’exprime par notre sacrifice conscient au Principe créateur ». Seul le Principe est digne du sacrifice et c’est le seul moyen de s’élever vers le ciel. Notons qu’amour, anagogiquement, c’est « amor », sans mort, et qu’il implique donc le don qui proportionnellement donne vie, au-delà de la mort. Pour les individus, cela commence par l’amour du sacré. Le mot sacrifice vient du latin « sacrum facere », faire un acte sacré, du latin « sacrificium », « acte sacré ». En français, sacrifice a à la fois le sens d’offrande rituelle et celui de renoncement sacré. D’une manière large, c’est donc tout acte sacré, orienté vers le divin. Il s’agit de sacraliser l’offrande, de la consacrer rituellement.

            L’acte essentiel reste l’offrande car elle seule peut changer la substance mortelle en substance divine, le temps en éternité. En Afrique, il ne peut y avoir de rituel vaudou sans offrande, en général un cabri ou une chèvre, pour évoquer l’âme des ancêtres. Quand on donne son existence, on obtient la vie ; sinon, on n’est qu’un mort-vivant, un être qui existe certes mais court vers la mort. Le grain se sacrifie, meurt pour réaliser sa nature, la plante développée. Le bois se livre au feu, se laisse brûler pour devenir de la nature du feu.

            Mais alors, que sacrifier, quelle offrande faire, mener quelles actions ? La réponse est toujours dans la règle, l’ancienne Maât égyptienne qui recouvrait des notions comme la justesse, l’harmonie, l’ordre universel... Le frère sacrifie un certain nombre de choses, à commencer par l’ego, pour ne plus être du monde des apparences tout en y vivant, mais aussi des habitudes et des visions de la vie qui sont des entraves. C’est essentiellement pour cela que la première chose demandée à un nouveau frère est de servir ce qui implique de renoncer à certaines choses ; il est plus important de faire la cuisine ou la vaisselle que d’échanger d’une manière passionnante avec ses frères. C’est d’ailleurs pourquoi il est demandé aux frères d’abandonner volontairement, sans arrière-pensée ni retenue, au Trésor de la loge leur travail, leur présence mais aussi leurs faiblesses, leurs erreurs. Si rien n’est sacrifié, rien ne peut être obtenu, et cela doit toujours se renouveler.

            Ce don de l’être est ce que l’on appelle mourir au vieil homme, comme le phénix au soir de sa vie qui fait don de tout son être quand il se consume. C’est le sacrifice du bélier par Abraham à la place d’Isaac (Genèse XXII, 13). Le bélier est un animal sacrificiel en rapport avec le feu. Souvent, c’est également l’agneau, symbole de pureté, qui naît au printemps, moment de l’éclosion de la vie ; la racine indo-européenne « agw(h)no » se retrouve dans le nom du dieu hindou du feu sacrificiel, Agni (ce qui signifie « petit-fils des eaux »), dont la monture est un bélier. Ce dieu naît de l’eau et est parfois décrit comme un feu naissant de l’eau. Etant le jumeau d’Indra, on lui attribue le fait d’être deux fois né ce qui correspond à notre deuxième naissance lors de l’initiation.

            Le sacrifice de chaque initié n’a donc rien d’horrible ni de conditionnant mais au contraire est un acte d’ouverture, de libération et d’éveil. C’est un choix volontaire, non subi, d’ailleurs maintes fois réitéré lors du rituel d’initiation, sur l’orientation donnée à l’existence. Et si au début il s’agit de simple confiance dans la communauté en laquelle on se remet, très vite il y a compréhension et acceptation consciente. Par la sacralisation de l’existence naît, petit à petit, une prise de conscience de l’harmonie de l’univers qui coordonne les êtres et les choses et provoque une cohérence dans ce que nous pensons, disons et faisons, ce qui nous inscrit dans la transmission de l’initiation : l’offrande devient pensées justes et actes justes et donc création qui devient en retour offrande. Ainsi peut se transmettre l’informulable, le secret par nature.

            Agni, en fait, est un dieu trifonctionnel. Il est à la fois le feu que nous venons d’évoquer permettant aux oblations d’être transmises aux dieux, mais aussi celui de la guerre et de la fin des temps, qui détruit le monde pour permettre sa régénérescence, et le feu du foyer qui réchauffe et permet la cuisson des aliments. L’initié est un guerrier qui ne craint pas l’inconnu dans le voyage dans l’invisible. Cependant, le seul ennemi, c’est nous-mêmes et surtout pas les autres ou le monde extérieur ; souvenons-nous du miroir du rituel d’initiation ; d’ailleurs, si ces autres nous gênent, sont négatifs, il suffit en général de les éviter. Menons une lutte impitoyable contre le moi individuel qui nous prive de notre liberté d’action et de nos pouvoirs. C’est de la victoire sur notre dragon intérieur que surgira notre authentique liberté, sinon le guerrier sera submergé par son ego, comme on le voit sur un médaillon de la cathédrale de Metz où il est pourchassé par un lapin, symbole de la multiplicité incontrôlée, et va en perdition vers la mauvaise mort.

            Saint Bernard est fort clair : « L’existence de l’homme sur terre est celle d’un soldat… se concilier un adversaire (le Verbe) dont les menaces sont si terribles. Mais vous n’y parviendrez pas … sans vous faire votre propre adversaire, en vous livrant à vous-mêmes, inlassablement, un combat acharné et vigilant… L’homme tend si bien à se jeter lui-même à terre qu’il n’a rien à craindre d’autres assauts que celui de ses propres mains … Le sage a eu grandement raison de placer l’homme qui domine son propre cœur plus haut que le conquérant ».

            Il faut donc être un guerrier pour vivre et respecter la règle, et ne pas perdre un instant, car c’est difficile. Il faut savoir affronter les épreuves et considérer chacun de nos actes comme si c’était notre dernière bataille, que l’on n’a plus rien à perdre. A nous donc, de nous conduire de manière impeccable, sans inquiétude, sans impatience, sans désespérance, sans regret ni remord, imperturbable dans la vie comme devant la mort, d’un amour de la vie inaltérable. Cette âme de guerrier est présente dans toutes les traditions : la quête du Graal, les moines guerriers qu’étaient les Templiers, les indiens yaquis (Castaneda), les Samouraïs dont la règle était le Bushido (qui prônait d’ailleurs le sacrifice). Notons qu’en japonais, « bu » signifie à la fois guerre, guerrier mais aussi danse, réconciliation, harmonie.

            Ceci réclame une vigilance, une attention, un long travail de recherche, entretenus par la pratique des rituels et le vécu communautaire, une dynamique de chaque instant pour ne pas s’éteindre. L’initié avance comme le bélier, sans se retourner, sans douter, sans s’arrêter car il n’est pas devant les portes sans vouloir les ouvrir. Si le bélier tient peu compte de ses expériences, il lutte avec courage voire témérité.  La puissance du feu doit jaillir sans cesse, avec l’énergie propre à toute création, en maintenant les conditions de son apparition, mais elle doit être maîtrisée, canalisée par d’autres forces pour ne pas être destructrice, la rendre utile à bon escient et ne pas se laisser submerger. Par exemple cela nécessite un équilibre psychique fort pour ne pas se perdre dans des limbes mystico-gélatineux. Cette maîtrise est évoquée par Don Juan, sorcier yaqui (Castaneda) : « Un guerrier est un chasseur. Il calcule tout. C’est le contrôle. Une fois qu’il a terminé ses calculs, il agit. Il laisse aller. C’est l’abandon. Un guerrier n’est pas une feuille à la merci du vent. Personne ne peut le pousser ; personne ne peut le forcer à agir contre son gré, ou contre ce qu’il a estimé être le mieux. Un guerrier est entraîné à survivre, et il survit de la meilleure façon qui soit ». Il s’agit bien d’un chemin de connaissance de l’univers mais indissociable de l’abandon pour respecter la volonté du Grand Architecte et de la communauté d’œuvrants.

            En effet, si ce chemin nécessite un engagement personnel, il n’est pas individuel ; la chaîne d’union montre que la main gauche reçoit la chaleur comme l’énergie des frères, et la main droite prolonge cette transmission, enrichie par l’ouverture de la conscience du frère ; la chaîne est un accélérateur d’énergie qui fait jaillir le feu principiel par l’amour fraternel qui parcourt la communauté initiatique. Le guerrier a une présence active sur le chantier, il participe à l’entretien du feu et cela permet de communier à la table du banquet.

            Concret du latin « concretus », épais, dru, a pris le sens de perceptible, tangible. Tout cela doit être concret dans les choses les plus simples et les plus quotidiennes ce qui permet progressivement d’éveiller la conscience de chacun et donne un sens à la vie, pour finalement dépasser nos tendances naturelles, devenir réellement nous-mêmes et non pas théoriquement. Sinon, nous devenons un poids mort pour la communauté.

            Mais s’il faut commencer par soi, l’initié ne peut finir par soi. Il est humble et efficace dans le devoir qui est de « participer en humilité à la construction du temple ». Nous sommes dans une tradition de bâtisseur. La concrétisation est nécessaire pour que la trace de l’œuvre ne s’efface pas ; notre tradition exige une formulation complète, concrète qui concrétise les intentions du Grand Architecte. Mais pourquoi donc ?

            L’ultime réalité du temple est nécessaire à percevoir ; c’est l’idée principielle dans son origine, hors du temps ; cette réalité intemporelle demeure même quand le temple manifesté s’écroule, même quand le livre de la vie semble se fermer devant nos yeux. Mais si elle n’est pas dans la manifestation, pour que l’on puisse vivre sa trace abstraite, il est indispensable de la matérialiser tout en sachant que c’est  provisoire. Ce provisoire peut durer comme l’Egypte nous en montre des exemples dans ses monuments. Mais plus encore, les anciens égyptiens n’ont eu de cesse de concrétiser leurs idées ; par exemple en traitant chimiquement, par la momification, les cadavres pour leur permettre d’atteindre l’éternité ; cela, aujourd’hui, peut nous sembler primitif mais il y a derrière ces actes une magie que nous avons oubliée. Le monde d’aujourd’hui a oublié cette nécessité de concrétiser le sacré, et par conséquent le sacré en est absent. A l’opposé de ce matérialisme occidental, certaines formulations d’Extrême-Orient disent que le monde concret est illusoire et donc qu’il est inutile de concrétiser l’œuvre. Notre voie est celle du milieu, entre ces deux conceptions. Pour nous le réel n’est pas la matière mais la conscience.

            Alors, comment faire ? Seule une communauté initiatique peut y parvenir ; ce sont les Compagnons, aidés des Apprentis, qui sont chargés de concrétiser le plan conçu par les Maîtres, de donner forme à ce qui est perçu dans l’abstrait par la Communauté. Cette hiérarchie est complétée par la structure de la loge. L’Orient est le lieu d’émergence du Grand Architecte, celui de la création ; l’espace de manifestation, où se trouvent les frères, est celui de la concrétisation. Ce dernier espace, en forme de carré long, est basé sur le Quatre, Nombre de la concrétisation du concept. L’Occident est alors le lieu de la régénération, du retour vers l’origine, vers la source ; les êtres humains passent toujours à un moment donné vers l’Occident éternel sans jamais être certains de passer à l’Orient éternel.

            On ne discourt pas sur l’initiation ; elle ne se découvre pas au sein de livres, par la lecture. Seule la vie communautaire permet de passer à l’acte, de ne pas laisser le désir à la porte de l’existence. Tout est dans la pratique, sans amateurisme, sans les arrêts qui risquent de faire quitter la voie. Concrétiser et concrétion sont deux mots proches, de même étymologie ; la concrétion est l’agrégation, l’assemblage compact, la réunion de plusieurs parties en un corps solide. Cela s’accomplit par le feu jaillissant de l’amour. L’Apprenti s’agrège par l’amour dans sa confrérie. Le Compagnon agrège les pierres ensemble pour les faire parler. La Chambre du Milieu agrège l’œuvre à la création du Grand Architecte. Chacun, selon les nombres qui lui sont connus, le réalise par l’intuition et sait qu’il réussit par la joie qui se dégage car la lumière jaillit d’elle-même à chaque acte réussi. Chaque frère constate alors que : « L’Homme est feu, dit saint Martin ; sa loi, comme celle de tous les feux, est de dissoudre son enveloppe et de s’unir à la source dont il est séparé » (Teilhard de Chardin. Hymne à l’univers).

            Le feu du bélier est la dynamique vitale qui se développe dans l’instant et qui, alors, peut donner l’éveil. Puisse chaque frère être toujours en état d’offrande, de savoir lutter contre lui-même afin que la communauté initiatique puisse concrétiser le temple à la gloire du Grand Architecte. Puisse les initiés se sacrifier pour que renaisse l’initiation féminine et que le pouvoir du feu jaillisse enfin en plénitude.


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