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I.3.a LE VERBE (parole; formulation; intellect-intelligence)

          Quelques extraits du prologue de Jean tel que nous le pratiquons : « Dans le Principe est le Verbe, et le Verbe est avec Dieu, et le Verbe est Dieu... Le Verbe est la Vie, et la Vie est la Lumière des hommes... Le Verbe était la Lumière véritable qui éclaire tout homme venant en ce monde ». Mais dans un texte de 1910, traduction de Segond, il n’est plus question du Verbe, mais de la parole : « Au commencement était la parole… ». La parole est ainsi très souvent assimilée au Verbe. Pourtant, elle s’en distingue nettement.

          Nous allons voir que le Verbe, du domaine divin, n’est accessible que par la parole qu’il faut formuler avec l’intelligence du cœur.

          Le Verbe correspond au « logos » grec. Pour Saint Bernard : « Le Verbe est la blancheur de la vie éternelle, la splendeur et la figure de la substance de Dieu » (sermon 85 sur le cantique des cantiques). Dieu semble correspondre au Grand Architecte, inconnaissable, mais ce qui en émane, Verbe/Vie/Lumière sont connaissables. D’ailleurs les textes de Nag Hammadi précisent : « L’incréé émit le Verbe et la Vie ».

          Ainsi, l’incréé, donc le Principe créateur, manifeste sa force créatrice, le Grand Architecte, par son Verbe qui peut être symbolisé par le soleil, source de toute vie sur terre. Le signe des Gémeaux symbolise l’apparition du soleil, de la lumière et donc du Verbe. En Egypte, le soleil, lumière divine, est Râ (bouche et avant- bras comme l’image ci-dessus), c’est-à-dire l’action de la bouche, celle du Verbe. Autrement dit, Verbe, Vie et Lumière sont consubstantiels au Principe. Le Verbe crée la Vie et se manifeste par la Lumière. Celle-ci existe de toute éternité et est le tissu universel de la Vie. La Vie ne s’épuise pas ; la Lumière non plus. Ce sont des manifestations de l’énergie universelle. La Lumière est une forme d’énergie vibratoire. Le Verbe est divin dans le sens où, au-delà de l’humain et du manifesté, il est la voie de l’unité. La difficulté pour l’homme vient de ce qu’il est dissout dans toute la création ; il en est l’essence et échappe à nos sens, n’étant pas corporel. C’est aux hommes de le trouver, de tenter de le formuler et de le faire vivre en soi. On peut toujours le retrouver, car il est présent dès qu’une Communauté initiatique se réunit à la gloire du Grand Architecte. Le Verbe, contrairement à la parole qui doit être recherchée, ne peut se perdre. D’une manière plus large, la nature entière en est une formulation selon la pensée du Grand Architecte de l’Univers. En effet, tout ce qui vit ne peut le faire que s’il est en symbiose totale avec la loi d’Harmonie universelle.

          Pour être accessible, il doit être porté par un mythe, révélé par un rite, animé par des rituels, exprimé par une règle et des symboles. Il se révèle progressivement par le vécu de tous ces éléments, reliés par une dynamique constante : la gloire du Grand Architecte de l’Univers. La difficulté la plus importante pour le comprendre et le vivre est le fait qu’il faut s’abandonner sur le plan individuel, et, sans perdre sa conscience personnelle, s’intégrer progressivement dans un être communautaire dont nous devenons partie. En effet, l’Esprit est l’énergie non manifestée du Principe et il émet un Verbe qui peut être reçu par celui qui ne lui oppose pas une résistance disharmonieuse, non conforme à sa nature, ce qui est l’état d’innocence vraie, de neutralité. Tout le travail de l’Initié consiste alors à se préparer à recevoir le Verbe en suivant la Règle.


          La parole, quant à elle, est le Verbe en action ; elle en exprime la nature. Il est alors l’essence de la parole. Il est une puissance qui s’incarne et qui peut ainsi devenir parole. Mais se pose alors le problème de la matérialité de celle-ci. En effet, en étant révélée, elle perd sa pureté, ce que semble nous dire le prologue de Jean (Et le monde fut par lui, mais le monde ne l’a pas connu). Elle est le prolongement du Verbe, le matériau de base des Initiés. Elle leur permet de le percevoir, de le vivre, de le formuler et de le transmettre. C’est par la parole que le Verbe peut s’exprimer ; c’est par elle qu’il devient perceptible et transmissible. Elle en est la vibration comme une onde porteuse.

          Cependant, la ritualisation est nécessaire pour que le Verbe puisse être transmis. Alors la parole donne vie en mettant en œuvre les forces créatrices sous forme de fonctions, et comme le précise le rituel des travaux de table du banquet : « VM : Mes Frères, l’énergie de notre communauté s’épuise, le temps est venu de réunir ce qui était séparé...

Frère 1er Surveillant : que les colonnes du midi et du septentrion participent à cette œuvre en compagnie des Maîtres !...

1er Surveillant : Vénérable Maître, apprends d’abord aux Compagnons l’usage de la parole qui modèle la matière ». Dès lors, celui qui parle exprime le Verbe. La parole procède du Verbe. Maître Eckhart donne une belle image lorsqu’il dit que l’architecte d’une maison a, dans son esprit, la forme de la maison (le Verbe) ; en la construisant, il la rend semblable à cette pensée (la parole qui manifeste).

          La parole est prononcée et doit donc s’entendre. Pour la percevoir, il faut connaître le silence, consubstantiel lui aussi au Principe de création. Le son, comme la Lumière, est le Verbe qui se fait chair. Celui-ci devient physiquement sensible par lui. Le son est donc une manifestation de l’énergie et est aussi de forme vibratoire. Ainsi, par les sons qu’elle produit, la canne du Maître des démarches organise l’espace où vont se déplacer les Frères. Elle met en place les choses et les êtres. Elle fait vibrer les Frères qu’elle précède, et les met à l’unisson. Le Verbe, la Lumière et le son sont trois manifestations de l’énergie, manifestation de la Vie. Le silence est le seul moyen d’entendre le Verbe s’incarner pour le saisir par la pensée. Alors la parole est puissante et agit, voire crée plus qu’elle ne dit. Elle peut transmettre ce qui est perçu dans la mesure où elle est ciselée.

          C’est aussi pour cela que tous les Frères ne peuvent pas s’exprimer en Loge, que les Apprentis doivent découvrir et apprendre le silence qui précède cette formulation, ainsi que le langage qui permet cette transmission. C’est également pour cela que chacun ne peut pas parler quand et comme il le souhaite ; cela dépend du Vénérable Maître qui dirige les travaux, s’assure que le Verbe se diffuse et que la parole circule en harmonie selon la Règle.

          Le Verbe s’anime quand il est formulé. De quoi s’agit-il ? La parole ne peut rester conceptuelle et c’est pour cette raison qu’elle se doit d’être rare et qu’elle demande à être maîtrisée. Elle ne peut être ni gâchée ni pervertie. C’est ainsi qu’être en mesure de formuler est essentiel pour transmettre le message issu du Verbe. La transmission passe par la communication. Entre l’idée, ce que l’on veut dire, l’expression du message, sa diffusion, sa réception, sa compréhension par le cœur, il peut y avoir de nombreux obstacles et raisons de perversion de l’idée initiale. C’est pourquoi il est essentiel que le cadre dans lequel se produit cette transmission soit structuré, organisé et accepté par chacun. Il faut aussi un espace dans lequel peut se mouvoir la parole sans obstacle, dans le bon niveau de perception. D’où la nécessité de ritualiser cet espace-temps, pour obtenir les conditions les plus propices, selon les Nombres de chacun.

          En fait, le Verbe se propage à la fois par la parole et par l’écriture. C’était le rôle de Thôt, dieu lunaire. La Lune est essentielle pour formuler, ce qui est enseigné par le Secrétaire qui symbolise l’intelligence vraie. La parole et l’écriture sont le reflet du Verbe comme la Lune reflète la lumière du Soleil ; l’écriture de la langue sacrée rend visible la parole qui est l’expression audible de l’essence des êtres et des choses. Notamment, lire à haute voix un rituel, le prononcer, suscite l’existence réelle de ce qui est évoqué. Le Secrétaire, ou Maître du Secret, fait vivre la loi de formulation, à la fois par l’écriture sacrée et le sens du secret ; celui-ci, caché, appelle la formulation pour se transmettre. Le secret de la création est notamment caché dans les Nombres, expression la plus proche de la réalité du Verbe. Assembler les Nombres, c’est calculer ; mais les anciens Egyptiens le faisaient à partir des fractions de l’unité (1/3,…) qu’ils additionnaient; ils pouvaient ainsi écrire n’importe quel nombre rationnel ou irrationnel avec une grande précision par simple addition ; ces fractions s’écrivaient avec la bouche (le Verbe) surmontant les Nombres ; par exemple, 1/7 s’écrivait comme l’image ci-dessus.

          Mais comment mettre en œuvre cette formulation ? Cela passe par l’aptitude à « œuvrer pour œuvrer », sans aucun but personnel ni volonté d’appropriation. Il faut avoir à l’esprit que tout homme isolé, aussi doué soit-il, ne peut que trahir le Verbe. La formulation implique donc une forme de détachement pour être communautaire ; c’est l’œuvre communautaire qui peut exprimer le Verbe divin. Ayons bien présent à l’esprit que ce que dit un frère n’est pas suffisant ; seule la parole communautaire peut l’être. Mais surtout, pour avoir une utilité, la formulation doit aller jusqu’à une œuvre qui sera une incarnation du Verbe si elle est adaptée au temps et au lieu. Nommer, parler, écrire, prononcer ne suffisent pas en eux-mêmes si l’on veut que soit formulée et actualisée la Tradition qui est « la permanence des voies d’accomplissement et de transmission de toutes les formes sacrées de la vie » (viatique d’Apprenti du R.I.T.E.).

          Et cela est impossible sans une Règle qui, elle-même, doit être formulée et vécue pour vivre l’Initiation. Rechercher sans cesse le secret de la Règle qui est celui de la création, c’est vivre dans le secret de la Vie. Ainsi une parole n’est vraiment complète que si elle est régulée. En effet, il est primordial que les paroles formulées soient sacrées, c’est-à-dire porteuses de Lumière, en capacité d’exprimer l’informulable, et de permettre à ceux qui les entendent de percevoir les mystères de la vie en esprit. Pour rester vivantes, il leur faut être compréhensibles par la pensée humaine qui est en évolution permanente. Pour transmettre la vie, celle de l’esprit, il faut pouvoir actualiser sans cesse afin que les voies de la Connaissance restent ouvertes aux hommes de bonne volonté. Reformuler en fonction de notre époque permet de rester au contact du monde actuel. Cela veut donc dire que si le Mythe, les Mystères et les Rites restent les mêmes, les rituels doivent s’adapter. Vivre avec des rituels du 19ème siècle semble bien inopportun.

          Plus même, les formulations, si elles s’appuient toujours sur le langage des symboles, peuvent aussi passer par la sculpture, la musique ou bien d’autres formes d’expressions artistiques, tout en restant une forme d’écriture capable de transmettre la Connaissance et surtout en évitant de se perdre ou de se déformer par l’oralité. Là encore, il faut peut-être distinguer l’écriture de l’écrit. Les Cathédrales sont des livres de pierre qui ont joué ce rôle. Les hiéroglyphes égyptiens sont une autre forme de cette transmission du Sacré, toujours très parlante même s’ils ne sont plus adaptés à notre époque.


          Mais pour bien formuler, il faut toute l’intelligence vraie. En effet, il est dit que « l’usage du Verbe est plus difficile que tout autre travail » (Rituel du Banquet) ; la formulation juste relève de la Chambre du Milieu qui donne à la parole l’énergie de la Connaissance ; celle-ci vient de l’intelligence vraie et doit parler au cœur. A partir de l’idée issue du Verbe, la parole se répand pour trouver une espace de résonance dans le cœur de celui qui le reçoit.

          Pour Krishnamurti, l’intelligence et l’intellect sont deux choses entièrement différentes, même si ces deux mots ont, semble-t-il, la même racine. L’homme a le choix d’utiliser l’un ou l’autre.

          L’intellect se définit comme la faculté de forger et de saisir les concepts ; l’ensemble des facultés mentales permet de comprendre les choses, de découvrir les relations entre elles et d’aboutir à la connaissance conceptuelle et rationnelle. Il permet de comprendre et de s’adapter à des situations nouvelles et peut en ce sens être également défini comme la faculté d’adaptation des êtres à leur environnement. Ce peut être également perçu comme la faculté à traiter l’information pour atteindre ses objectifs, en dépensant le moins de ressources possible. Il raisonne, analyse, discerne, comprend, coordonne des notions et les concrétise, ce qui permet d’expliciter. Il est lié au cerveau et donc au corps.

          Cependant Aristote enseigne que rien n’est dans l’intellect qui n’ait été d’abord dans la sensation. Il y a dans l’âme humaine un principe d’opération indépendant du corps dans son exercice et, par conséquent, supérieur à ce que serait une simple forme substantielle. Pour Krishnamurti, seule l’intelligence permettrait d’avoir une vision globale. Elle semble être la capacité de percevoir la totalité. Mais pour cela, il faut distinguer l’intelligence cérébrale et l’intelligence du cœur ou cœur-conscience. Pour Schwaller de Lubicz, par cette dernière, l’homme peut conduire sa marche vers la libération. Et c’est donc à elle que le Nombre, expression de vie, parle directement. C’est grâce à elle que l’Apprenti apprendra à lire et à écrire et que le Compagnon formulera. Elle correspond à la faculté de connaître, de comprendre, faculté de l’esprit que l’on nomme aussi entendement et qui est une sorte d’intelligence métaphysique. Elle laisse l’intuition s’exprimer, va à l’ésotérisme, à la connaissance des causes et synthétise.

          Nous avons besoin des deux, à condition de ne faire intervenir l’intellect que pour enrichir et structurer ce que donne la deuxième qui est la nourriture de la formulation. Ce n’est qu’ainsi que les perceptions naissent comme naît la lumière, que l’on peut saisir l’Esprit qui préexiste depuis toujours et s’incarne dans toute chose créée. Cette intelligence du cœur peut être symbolisée par le serpent qui se faufile à travers toute chose. Mais n’oublions jamais que, quelle qu’en soit la forme, l’intelligence est un excellent serviteur mais toujours un mauvais maître ; nous en avons tous connus des exemples.

          En initiation, la démarche consiste à aller au-delà de l’intelligence cérébrale, à allier intellect et intelligence pour façonner en nous un autre regard sur le monde, qui va nous amener à développer l’intelligence du cœur qui, elle seule, nous permettra de tangenter et de percevoir la réalité sensible de l’Univers aux côtés de nos Frères.

          L’Initiation fait fonctionner l’homme à l’inverse du monde profane. Un Frère formule ce qu’il perçoit par le cœur, d’une manière quasi automatique, et ne comprend pas ce qu’il formule. Par son intellect, il va comprendre la portée de ses paroles, en acquérir l’intelligence, et ce qui est formulé commence à vivre. La formulation précède la conscience. C’est exactement ce que dit l’Evangile de la Vérité de Nag Hammadi, : « Lorsque la lumière eut parlé par sa bouche et que sa voix eut enfanté la vie, il leur accorda intelligence et entendement ».


          Pour une Communauté initiatique, son mythe fondateur est une parole issue du Verbe qu’elle formule à travers tous ses rituels et qui lui donne à la fois une compréhension du monde et une pratique de ce monde, ce qui n’est autre que l’intelligence. Le monde n’a pas de sens en lui-même ; il a celui que lui donne cette Communauté. Cela signifie que le sens est ouvert d’une manière illimitée. Alors la croyance cède la pas à l’intelligence comme la vision remplace l’espérance puisque l’on n’espère plus ce que l’on voit.

          Tous ces points évoqués font partie intégrante du Verbe. Aussi nous comprenons pourquoi le Verbe n’est pas facile à appréhender. Il est au-delà de la parole, au-delà de la formulation, au-delà de l’intellect et de l’intelligence ; il est tout en même temps. En fait, il est un vécu, une sorte de relation avec le Tout, avec le Principe, relation que nous cherchons et que nous ne pourrons trouver que si nous y participons.


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