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I.8.a LA DESTRUCTION (Agressivité ; la mort au vieil homme ; régénération)

         La destruction ne semble pas un concept initiatique. C’est pourtant une valeur fondamentale si on la considère en dehors de la morale et de la vision humaine ; elle est liée à la vie qui est naissance, existence et mort. Elle est même un préalable à la création qui sera le sujet suivant dans le plan de travail. Pour comprendre, il nous faut partir du signe astrologique du Scorpion qui est un signe d’eau et même de sa signification dans l’Égypte ancienne. Dans cette civilisation, « Serket » est le scorpion et la déesse scorpion, protectrice des sarcophages et des vases canopes ; elle restitue le souffle vital (« serk », respirer, permettre de respirer) ; bienveillante, elle guérit, notamment les piqûres de scorpion. Mais cet animal ne vit pas dans l’eau ! En fait, originellement, en Égypte, il s’agissait de la nèpe, punaise d’eau, parfois appelée scorpion d’eau, les deux se ressemblant à s’y méprendre. La nèpe est un insecte qui vit entre deux eaux et respire par un système complexe avec une trompe la reliant à la surface, d’où la caractéristique de « Serket ». C’est un redoutable prédateur donc destructeur. Les symboles ont évolué entre l’Ancien Empire égyptien et l’époque ptolémaïque. Et, de la nèpe, on est passé au scorpion, vivant plutôt dans les déserts, être de feu. En astrologie, le scorpion est à la fois symbole de l’eau immobile des marais et celle de la lave volcanique ; il est également symbole d’une puissance destructrice phénoménale mais aussi d’une puissance de vie, voire de résurrection. A l’opposé du signe du Taureau qui a des valeurs de captation, il a des valeurs d’expulsion, de restitution ; lié au sexe avec sa puissance créatrice, sa représentation symbolique comporte une flèche qui surgit. Puissance qui prend sa source sous la terre avec ce qu’elle a d’informe, il a une correspondance avec les Ténèbres qui, rappelons-le, ne sont pas négatives. C’est l’homme en tant que terreau, informe, qui ne demande qu’à être métamorphosé.

 

         Alors, qu’est-ce que la destruction sur le plan initiatique ? Dans l’Évangile de Marc, comme Jésus sortait du Temple, un de ses disciples lui dit : « Regarde, Maître, quelles pierres ! Quelles constructions ! » Jésus lui répondit : « Tu vois ces grands édifices : il n’en restera pas pierre sur pierre ; tout sera renversé... Je suis venu apporter la division ». Ces paroles dures n’empêchent pas que Jésus dira aux douze apôtres (Jean 14,27) : « C’est ma paix que je vous donne ». La destruction est une nécessité pour construire et créer. L’Amour lui-même construit mais peut aussi déconstruire pour mieux recréer. De nombreuses étoiles explosent en fin de vie, disséminant les nouveaux atomes qu’elles ont créés et qui serviront pour faire de nouvelles étoiles. Même Bakounine a affirmé : « La passion de la destruction est en même temps une passion créatrice » et P. Picasso (il était du signe du Scorpion)1 renchérit : « Tout acte de création est d’abord un acte de destruction ».

         Dans l’univers, destruction et construction se font à chaque instant. Cela était personnifié dans l’Égypte ancienne par Seth et Horus. Seth, à lui seul, est la destruction et la construction ; sa couleur, rouge, est à la fois celle du désert où se trouvent les demeures d’éternité et la colère destructrice ; il est la force d’involution nécessaire à toute manifestation, toute vie incarnée. Mais il est indissociable d’Horus et tous deux protègent la barque de Rê, la lumière divine. Il faut voir Seth et Horus dans le même être. Il s’agit d’une entité double, un peu l’équivalent de Saturne chez les grecs. Le feu destructeur est nécessaire mais il est de l’ordre du multiple.

         Le « Roi Scorpion » était le dernier chef de clan ayant tenté de réunir tous les clans d’Égypte. Ménès lui a succédé comme premier Pharaon. Avant son couronnement, il s’appelait « Narmer », « l’aimé du poisson chat » ; ce poisson, peut-être un silure, peut être dangereux. Ménès (ou « Meni ») signifie « celui qui est établi », « celui qui est stable » ; il réunit l’Égypte du Nord et celle du sud, mais aussi l’Est et l’Ouest, le monde des morts et le monde des vivants. C’est donc le scorpion, par son action d’anéantissement qui permet d’établir la stabilité. Il correspond à la couleur noire du Grand Oeuvre alchimique qui est le signe de la matière putréfiée après la spiritualisation de la matière naturelle. Il est cette terre nourricière qui annonce l’Oeuvre au blanc et l’Oeuvre au rouge, couleurs qui sont celles des deux couronnes qui, unies ensemble, sont les attributs de Pharaon.

         Le combat et l’agressivité sont indispensables dans leur sens initiatique. Le scorpion est combatif quand il est agressé ; muni de deux pinces et d’une queue au dard mortel, sa réputation n’est plus à faire. L’agressivité, souvent manifestation de l’instinct pour se défendre, doit être contrôlée et peut ainsi bousculer les forces conservatrices, les dogmes figés et peut maîtriser les éléments qui constituent la vie. L’essentiel reste le combat, symbolisé par le dragon, à la fois bon et mauvais ; cela dépend de nous. Mais il y a toujours combat. Il est là pour garder les trésors, mais alors il en indique l’emplacement, et pour éveiller. C’est le combat furieux entre le bois et le feu, parfaitement décrit par Maître Eckhart (Livre de la Consolation divine II) : « Quand le feu agit, qu’il allume le bois et le fait flamber, le feu rend le bois tout petit et dissemblable à lui-même, il lui enlève ce qu’il a de grossier et de froid, le poids et l’humidité de l’eau, et le rend de plus en plus semblable à sa propre nature de feu. Mais ni le bois ni le feu ne trouvent d’apaisement, de satisfaction ni de repos dans aucune chaleur, petite ou grande, dans aucune ressemblance, jusqu’à ce que le feu ne fasse plus qu’un avec le bois et lui communique sa propre nature, sa propre essence, de telle sorte qu’il n’y ait plus qu’un seul feu, identique et sans aucune diversion ni la moindre distinction. Mais avant d’en arriver là, il se produit toujours un furieux combat et une bataille, des craquements et des luttes entre le feu et le bois. Une fois toute dissemblance anéantie et détruite, le feu se calme et le bois se tait » ; celui-ci précise que la perfection de la vertu ne naît que dans la lutte. Alors : « Si la pierre des philosophes, comme un véritable dragon, détruit et dévore les métaux imparfaits, la Pierre Philosophale, comme une souveraine médecine, les transmue en métaux parfaits, et rend les parfaits plus que parfaits et propres à parfaire les imparfaits » (Triomphe hermétique, de Limojon de saint Didier). Notons que la pierre des philosophes est la matière de la Pierre Philosophale. Est-il utile de préciser que le combat est essentiellement contre soi-même, notre pire ennemi ?

         Il s’agit de tourner l’agressivité vers la notion de table rase, la « tabula rasa » dont Platon fut le premier à faire référence. Il se référait aux tablettes que les Grecs utilisaient comme support d’écriture, qu’ils grattaient pour les effacer et les rendre réutilisables. Pour lui, la tablette contenue dans l’âme joue le rôle de mémoire et conserve les sensations comme les réflexions reçues ; la capacité d’apprendre et de porter des jugements corrects sur les choses dépend de la qualité de la cire et de son épaisseur afin que les événements se gravent profondément. On n’est pas loin du déterminisme astral auquel l’homme est soumis à sa naissance. Ainsi, faire table rase est le moyen d’améliorer ce qui est lié aux conditionnements, au matérialisme. Pour nous, c’est le passage dans la vie de la communauté initiatique selon la Règle.

         Si le rituel d’Initiation crée un frère et intègre un Apprenti, celui-ci ne devra pas se détruire mais se dégrossir pour faire apparaître de nouveaux états de perception. Il s’agit de se débarrasser de l’influence des faiblesses ; on les met en terre pour les putréfier et qu’elles servent d’engrais à l’éclosion de l’esprit. C’est l’ego que l’on dompte par un combat furieux, qui est mis en terre, pour le mettre au service de la conscience et permettre la construction de l’être qui pourra s’exprimer dans sa Loge. Le véritable danger serait l’autodestruction. La conscience, trésor sacré, ne doit pas être gâchée

         En Égypte, le signe du Scorpion correspond au quatrième mois de la saison « Akhet », celle de l’inondation du Nil qui efface les traces du passé. La plupart des terres cultivables sont noyées ; mais cet anéantissement est le signe avant coureur d’une fertilité à venir par le limon qui se dépose dans les champs d’où pourra sortir l’or en tant qu’orge qui donnera le pain et la bière, la double nourriture, source de vie. En cette période, tout est noir. C’est lors de ce quatrième mois que se fêtait le rite osirien de Khoïakh (la mise en terre d’Osiris-grain). Il en est de même dans nos régions où au mois de novembre, c’est la décomposition des feuilles tombées, moment de désagrégation, de fermentation, de putréfaction ; c’est aussi le temps de la préparation de la terre pour les semailles. La moisson précédente est oubliée ; les chaumes et autres herbes disparaissent.

         Le danger de la destruction est de rester dans le multiple, d’en oublier le Un ; le feu peut disparaître, le désir spirituel peut s’éteindre. C’est pourquoi il est nécessaire que des frères se rassemblent en communauté initiatique pour rassembler les feux et unifier ces énergies. Le feu destructeur est alors contrôlé et il est possible de construire après avoir éliminé ce qui ne correspond plus au temps, au lieu et aux hommes. En effet, tout étant réellement dans l’instant, le passé personnel comme l’avenir sont des pensées mortes, négatives dans la mesure où elles empêchent d’être dans le présent. Seul le présent peut apporter à la conscience l’expérience qui lui convient. Il faut savoir laisser tomber ce qui a été vécu dans le passé. S’accrocher à son passé bloque toute évolution spirituelle. Le seul passé qui intéresse l’initié vient des témoignages des Initiés Passés à l’Orient Éternel. Il faut donc savoir utiliser les pierres d’un édifice précédent ; une forme vitale détruite peut servir d’assise à la forme qui vient : telle est le fondement de la genèse qui n’est jamais « ex nihilo ».

 

          La démarche initiatique évite tous ces dangers par l’accomplissement rituel de la mort du vieil homme. C’est celle du vrai guerrier qui élimine le vieil homme pour que le nouveau s’éveille. Le Temple reste ordonné, les symboles ne sont pas détruits. La destruction ne va concerner que l’individu et il s’agira toujours de construire le Temple à la gloire du Grand Architecte de l’Univers, conformément à notre tradition de bâtisseurs pour nous unir au divin, tenter de retourner à l’Unité. La mort au vieil homme se passe dans la crypte (ou cabinet de réflexion) : dépouillé de ses métaux, de ses vêtements, de son apparence, il est dissous, ou plutôt purifié, pour laisser la place au néophyte, la nouvelle plante. Plongé dans le Ténèbres (plus lumineuses que la Lumière, est-il dit), dans le chaos primordial, sa mentalité profane va se disloquer afin de pouvoir s’ouvrir au divin. Il pourra donc être présenté à la porte du Temple couvert : « Une corde au cou, dépouillé de ses vêtements, le cœur à découvert, le genou droit mis à nu, le pied gauche déchaussé, privé de l’usage de la vue, dépourvu de tous métaux » ; c’est presque la description d’un tableau de Picasso ; s’il entre entier dans le Temple, c’est quasiment en morceaux. Par les épreuves du rituel, la communauté reformule l’être pour qu’il retrouve l’identité première qui le relie à l’univers ; le vieil homme est donc sacrifié (rendu sacré). Le qualificatif de vieil vient de ce qu’il est strictement lié au temps ; cet homme ne se nourrit que du temps et de ce qui est matériel. Celui qui veut vivre la réalité de la création doit mourir à lui-même à chaque instant et donc cycliquement et non une fois pour toute. Chaque nouveau jour, chaque nouvelle année, chaque nouveau cycle régénère le monde et répète l’acte de création (l’année en égyptien se disait « renpet », « ce qui rajeunit »). La création n’est pas un acte qui s’est produit une fois ; elle est en permanence renouvelée ; sa régénération est symbolisée par l’Ouroboros, le serpent qui se mord la queue et enserre l’univers, à la fois menace et protection. Il est l’union du fixe et du volatil, du corps et de l’esprit, à la fois dragon et serpent ; il se dévore et s’enfante à la fois, destruction et régénération.

         Il s’agit de faire craquer la peau pour que celui en nous qui n’est pas de ce monde, révélé depuis le jour de l’Initiation, puisse s’épanouir. Le vieil homme est sacrifié sur la Règle. Il est un vêtement dont il faut se débarrasser, comme le fait le serpent ou la chrysalide dans son cocon. C’est cela vivre la mort, quitter une enveloppe qui ne nous inspire plus grand-chose ; rentrerions-nous dans un cadavre ? Il s’agit de devenir un arbuste greffé qui va pouvoir porter de nombreux fruits et qui n’a plus grand-chose à voir avec le porte-greffe qui était stérile, ou encore d’éliminer les surgeons qui poussent du pied sous le point de greffe et qu’il faut couper car ils épuisent la plante sans rien produire. Apulée disait : « …dès que l’âme m’avait libéré de sa funeste enveloppe ». Comme le temps ne compte plus, il faut aussi écouter ce proverbe chinois : « Ne crains pas d’avancer lentement ; crains seulement de t’arrêter ». S’arrêter en chemin revient à se détruire soi-même. La phrase : « Je préférerais avoir la gorge coupée plutôt que de révéler les secrets qui m’ont été confiés » correspond aux conséquences d’un frère qui ne suivrait plus la voie initiatique en ne faisant plus partie d’une communauté initiatique ; ce serait un acte destructeur, un suicide spirituel. Se mettre à l’ordre, « c’est la mise en harmonie de nos idées, de nos sentiments et de notre comportement avec l’Universel et l’éternel » ; quitter la voie, c’est donc vivre en disharmonie.

         Que résulte-t-il de cette mort ? Le vieil homme laisse progressivement la place à l’homme nouveau libre et conscient de ses pensées, paroles et actes comme du monde. C’est cela devenir ce que l’on est. Il est capable de renaître chaque jour pour vivre en permanence la voie spirituelle et non simplement à chaque tenue.

 

         Cette mort est suivie d’une régénération comme le fait l’orage (symbole de Seth) pour l’air. C’est un des rôles de la Veuve qui est la force régénératrice de la nature. Le combat évoqué est en fait universel. Tout ce qui relève de la manifestation s’use ; c’est l’entropie. Même la lumière s’use en virant au rouge (en fait, quand un objet céleste s’éloigne, sa lumière se décale vers le rouge). Tout contact avec la manifestation, le monde ordinaire, épuise ; c’est une des raisons de la nécessité du rite. Ce n’est pas le cas des Ténèbres qui sont incréées et contiennent la lumière ; la régénération de la lumière n’est possible que parce qu’il y a les Ténèbres. La régénération est liée à l’Occident. C’est là que la lumière disparaît pour reparaître régénérée à l’Orient. La régénération est un retour à l’origine, une renaissance. Une des raisons de la circumambulation est dans la réalisation d’un cycle à chaque tour où l’on va de l’Orient à l’Occident dans le sens de l’entropie, de l’usure, puis de l’Occident à l’Orient ce qui régénère.

         Cela s’accomplit par la méthode initiatique. L’énergie de la Communauté s’épuise et se régénère par le rituel en réunissant les frères, dans le Temple couvert et à la table du banquet. A tel point que beaucoup de frères témoignent être fortement rechargés en rentrant chez eux et ayant du mal à s’endormir. Les épreuves, qu’elle soient rituelles ou faisant partie de la vie de la Loge, métamorphosent les êtres. Comme le préfixe « meta » exprime la réflexion, le changement, la succession, le fait d’aller au-delà, métamorphoser implique d’aller au-delà de la forme, donc vers l’invisible. La régénération se fait aussi par le rire qui peut donc être présent dans le temple couvert mais est très utile à la table du banquet.

         Le résultat final du rituel d’Initiation est un être idéel passé d’un enfermement dans une vision profane de l’univers vers un éveil au sacré. Idéel, car la régénération doit être permanente, comme la création, et n’est jamais achevée. C’est dans les marais que pousse le lotus, fleur symbole de la métamorphose, de l’esprit qui éclos ; elle se nourrit de l’eau, de la terre, de l’air, du soleil, prenant force dans les éléments fondamentaux.

         Cependant, n’oublions pas que la régénération ne peut se faire qu’au sein d’une fraternité, dans les lieux précis que sont les cathédrales, les pyramides, les temples consacrés... En Égypte, la fête Sed était un jubilé consacré à la royauté pour rendre au Pharaon vieillissant la force qui s’était affaiblie par le temps, et pour réaffirmer son essence divine.

 

         La destruction/construction est une dualité créatrice. Le scorpion peut détruire mais également transmettre le souffle de vie. « Serket » est liée à la vie que procure le souffle et préside aussi à la parturition, à la transformation en énergie de ce qui est absorbé. Elle déléguait ses pouvoirs à des guérisseurs. Puissions-nous utiliser ses pouvoirs pour que la régénération succède toujours à la destruction, que vive la vie et meure la mort ! Que le Phénix qui règne dans la crypte (et non sa dégénérescence qu’est le coq) soit toujours capable de renaître de ses cendres, c’est à dire de sa propre mort, de son total anéantissement.

 

1 Son tableau « Les Demoiselles dAvignon » est considéré comme important dans l’histoire de la peinture en raison de la rupture conceptuelle et stylistique qu’il a proposée. Il reformule toutes les règles académiques : pas de sujet narratif, ni perspective, pas de réalisme. Il a mis plus de neuf mois pour réaliser ce tableau avec plus de 800 esquisses préparatoires. Cette œuvre montre bien l’agressivité pour faire table rase du passé, la remise en cause de la peinture classique ; il casse et découpe plusieurs siècles de représentation du corps féminin comme si l’histoire de la peinture était arrivée au bout et qu’il fallait tout briser pour mieux recommencer.

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