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I.11.b L’INTELLIGENCE SENSIBLE (clarté, transparence, cohérence ; participation, adaptation ; sincér

          Y a-t-il une différence avec la sensibilité intelligente, ou l’intelligence du sensible ? En fait, il s’agit de l’intelligence du cœur-conscience, selon l’expression égyptienne et que la science moderne semble découvrir en disant que le cœur a un système nerveux autonome composé de 40 000 neurones et d’un réseau complexe de neurotransmetteurs, ce qui est l’équivalent d’un cerveau de rat. Voyons d’abord ce dont il s’agit, puis comment créer cette intelligence, comment elle se construit et enfin comment elle s’exprime.

          Dire qu’elle peut être sensible suppose qu’il y en a une insensible, comme celle des machines, des ordinateurs, de l’intelligence artificielle. Il ne peut s’agir de cela. Il y en a donc différentes sortes : rationnelle, cérébrale, émotionnelle, sensorielle… De plus, il faut bien les distinguer de la sensiblerie et cette dernière, affective et centrée sur soi, est une maladie bien humaine.

          D’une manière très large et au-delà des spéculations philosophiques, l’intelligence est la capacité à résoudre les problèmes rencontrés, à s’adapter. Etymologiquement, c’est ce qui permet de « choisir entre » (radical latin « legere »), de discerner, de comprendre, voire de relier les choses entre elles (radical « ligare »). C’est bien un moyen d’aborder les mondes, que ce soit par analyse ou globalement, avec objectivité ou subjectivité, par logique déductive ou inductive, et bien évidemment avec nos sens physiques. Tout ceci est certes utile mais ne peut suffire sur le plan spirituel pour aborder l’invisible comme le suggère Origène (Traité des principes) : « C’est par cette sensibilité divine, non des yeux mais du cœur pur qui est l’intelligence, que Dieu peut être vu de ceux qui en sont dignes ». L’initiation nous conduit à utiliser d’autres moyens que le cerveau, tout particulièrement les sens immatériels. C’est de cela qu’il s’agit dans le terme sensible. L’intelligence cérébrale n’intervient alors que dans un second temps pour interpréter, conceptualiser, organiser et formaliser les perceptions.

          Nous savons que les sens physiques peuvent être trompeurs et même être un voile vers la réalité invisible. Par contre, l’odorat peut humer l’énergie universelle ; le goût peut apprécier les nourritures célestes pour nous nourrir de cette énergie ; l’ouïe peut entendre le Verbe dans la parole transmise ; le toucher peut manipuler cette énergie dans la matière pour lui donner des formes concrètes ; la vue peut percevoir le rayonnement de cette énergie sous forme de lumière divine. Dans une tenue, les frères voient les symboles se mettre en œuvre, notamment dans le tracé du Tableau de loge ; le toucher concentre les énergies lors des accolades et des chaînes d’union ; le pain et le vin se goûtent à la table du banquet ; l’ouïe donne accès aux paroles du rituel et aux symboles sonores ; et si nous sollicitons peu l’odorat, souvenons-nous que pour l’Égypte ancienne, l’encens est la plante de vie qui rend divin (« senetcher ») et protège de toute influence nocive pour demeurer pur. Au-delà de ces cinq portes, le sixième sens donne un accès direct à l’impalpable par intuition, médiumnité. C’est l’intelligence du cœur, fondamentalement irrationnelle (« le cœur a ses raisons que la raison ignore »), qui donne accès au monde des causes. Le mot égyptien « ib » éclaire ce dont il s’agit. Il signifie cœur, intelligence, compréhension, mémoire, volonté, désir, intention, réfléchir. Ce cœur nous met à l’écoute, développe notre discernement et nous apprend à lire et formuler les mystères de la création ; il devient, par l’initiation, perfection et « neter » (dieu) personnel de l’être. Il accède donc à une force incréée donc liée à l’Esprit, au-delà de l’âme. C’est l’Hospitalier, par le chemin du don, qui enseigne ce qu’est la juste sensibilité.

          L’intuition des causes est la clef de l’intelligence sensible et prend sa source dans la vie, dans l’eau vive qui caractérise le Verseau ; celui-ci est un personnage versant un fluide d’un ou deux vases. Le symbole du Verseau est formé de deux ondes qui vibrent, les vibrations, les énergies de l’univers. Si le Sagittaire est un médiateur, le Verseau est une antenne captant le Verbe et la Lumière. C’est un visionnaire qui reformule et témoigne.

          Les deux vases du Verseau correspondent aux deux cavernes d’Éléphantine d’où sortent les Nil, le céleste et le terrestre. Les courants cosmiques qui se déversent font le lien entre les deux mondes. C’est le dieu bélier Khnoum qui provoque la crue en libérant la caverne de Hâpy au lever héliaque de Sirius, au solstice d’été. Ces eaux, qui ne se confondent pas, sont interdépendantes, correspondant au monde des dieux et au monde des hommes. Si les dieux disparaissent ou qu’on ne fait plus appel à eux, de grands malheurs surviennent ; si l’on fait une libation, le dieu n’a pas d’autre choix que de venir. Cependant, rien ne doit troubler ces eaux pour qu’éternellement elles relient le haut et le bas.

          Ces deux eaux sont donc inverses, capables de renverser les choses, d’opérer une conversion de la conscience. Le cerveau devient verseau, transformant l’intelligence cérébrale en sensibilité, en conscience spirituelle.

          Ce signe est donc double, comme les Gémeaux montrant la dualité du visible et de l’invisible, et la Balance qui est l’équilibre des deux ; mais il rompt l’équilibre, déclenche le mouvement des énergies, libère l’Eau. Ce signe d’Air est donc aussi d’Eau, à la fois Connaissance et esprit, qui circule sans difficulté de haut en bas et de bas en haut, d’un monde à l’autre. L’Eau est constituée de froid et d’humide, l’Air d’humide et de chaud ; leur point commun est l’humide, l’eau qui vient de l’air, donc de la rosée. Le personnage du Verseau est généralement assimilé à Ganymède, d’une beauté proverbiale, amant de Zeus et son échanson ; ce qu’il verse est de l’eau et du vin, source de vérité (« in vino veritas »).

          C’est donc l’élément Eau qui donne la sensibilité qui permet d’être le miroir de l’univers et de transformer l’affectivité ; une étoile est sensible mais n’est pas affectée par quoi que ce soit. Cela correspond au fait qu’une chose ou un être n’existe réellement que par ce qui l’entoure, dans une harmonie générale. Se couper des autres fait perdre la sensibilité et empêche de se mettre en harmonie avec l’universel et l’éternel.

          L’Eau est étroitement liée à la Lune qui réfléchit la lumière du Soleil. L’intelligence sensible est donc liée à la Lune (elle fait réfléchir) et complète la Sagesse du Soleil.

          Alors, comment la créer ? En management des équipes dans le monde professionnel, il y a une règle des 4C qui donne les qualités à développer pour s’intégrer dans un groupe ou le constituer : clarté pour être facile à comprendre, cohérence pour maintenir la logique interne du groupe, confiance pour cimenter l’équipe, courage pour passer à l’action.

          Pour nous, tout commence au grade d’Apprenti ; dès le début de la voie, le Second Surveillant permet aux frères de « nommer les êtres et les choses en pleine lumière », donc de mettre de la lumière sur l’obscurité (et non les ténèbres qui relèvent de l’incréé), de rendre les choses nettes et distinctes, donc de mettre de la clarté dans toute formulation ce qui la rend accessible et facile à comprendre. Boileau précisait : « Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement, Et les mots pour le dire arrivent aisément ». Ainsi se dépassent nos limitations individuelles pour voir la réalité intangible telle qu’elle est, au-delà de la subjectivité et de l’objectivité. La parcelle de lumière qui brille en nous rend lumineuses nos perceptions et nous fait constater qu’elle a son équivalent en toute chose. Cette lumière divine ne peut se développer que si nous ordonnons nos propres filtres pour la laisser apparaître par transparence. La Communauté tente de participer de et à la lumière divine, seule manière de la percevoir car les démonstrations et explications sont inefficaces. D’où l’importance des pensées analogique et anagogique pour élaborer l’œuvre.

          Les frères doivent donc être transparents comme un cristal pour ne pas déformer les choses ; notamment les restrictions mentales sont source de disharmonie. Se découvrir à ses frères sans rien cacher, sans masque ni artifice, permet de les découvrir et d’aller vers le Un, de s’ouvrir au divin, de laisser les parcelles de lumières s’illuminer, sans vanité rentrée, ni rancœur, ni regret, ni remord, toutes choses qui obscurcissent la vision. Le frère se livre tel qu’il est et non tel qu’il souhaiterait être perçu, et accepte que le regard de l’autre le traverse. Il y faut une bonne dose d’humilité. Seule la vie communautaire peut faire atteindre cet état, sans déformation liée à notre subjectivité. Cette transparence concerne nos pensées, nos paroles et notre comportement par rapport à soi, par rapports aux frères et par rapport au Grand Architecte. Elle s’élabore graduellement et nécessite une maturité.

          Il y faut de la cohérence dont la seule clef est la Règle. Celle-ci nous met en ordre et évite la disharmonie qui naît quand nous ne disons pas ce que nous pensons et que nous ne faisons pas ce que nous disons. Cela revient à s’unifier dans un ensemble équilibré. Sans cela, notre démarche n’aurait aucun sens.

          Plus même, le Trois étant le multiple rassemblé dans une cohérence, la pensée ternaire est la clef d’une intelligence claire ; c’est une architecture. Le mot latin « cohaerentia » vient du verbe « haerere », être fixé, collé ensemble, être accroché. Cela revient à unir une perception de l’Esprit, la mise en mouvement d’une âme et l’expression d’un corps pour manifester pleinement un concept. D’une manière analogue, l’art du vitrail ordonne la lumière qui passe à travers le verre par le jeu des couleurs, de la géométrie et de la représentation symbolique qui font converger le Trois en Un. Alors, cet art donne un sens profond à un concept invisible par une formulation visible.

          Cette cohérence est présente à chaque tenue principielle par le Tableau de Loge où tous les symboles sont à leur place et donnent une perception globale de notre langue sacrée, permettant ainsi de vivre ici-bas une cohérence qui n’est pas de ce monde. Chaque symbole est bien une porte vers le Un si l’on sait le relier avec d’autres symboles. Le rite fait vivre la fraternité, celle d’un équipage au complet et uni à l’image de nos cellules qui tiennent ensemble, et capable d’affronter l’invisible, ce qui est impossible à un être isolé ordinaire. Et si la Communauté doit se renouveler en permanence, elle doit le faire sans perdre sa cohérence et son unité. Cela implique une force de cohésion qui est l’amour, la vie. Pour cela, tout part du plan d’œuvre qui va souder et faire travailler la communauté. Sans ce plan, la loge passe de la cohérence à la co-errance en dehors de toute harmonie. Là aussi, c’est bien pourquoi on demande au nouvel Apprenti de percevoir ce pilier de la loge qu’il doit édifier en lui et autour de lui.

          Il reste maintenant à construire au quotidien cette intelligence. Le viatique d’Apprenti précise que les devoirs de l’initié consistent à « participer en humilité à la construction du Temple ». Rien ne se peut sans ce lieu où se vit le rituel et où l’on accède à des moments créateurs de Connaissance et de formulation ; et il n’existe que par notre action communautaire. C’est avant tout le rite qui, en coupant du monde bruyant profane, nourrit l’intelligence sensible et il ne peut vivre que par la participation des frères. Nous voulons construire ; c’est notre désir de bâtisseurs qui passe par notre présence et notre travail avant les tenues, pendant puis en poursuivant au dehors l’œuvre. Travailler la pierre, l’embellir, faire vivre la fraternité, sans jugement et avec bienveillance, sont la clef de la vie du temple et de la transformation des êtres. L’existence est un tout, dans et hors du temple, sans que l’un annihile l’autre. Ne pas participer provoque un éloignement progressif et un appauvrissement de l’intelligence sensible. La communauté ne peut rien pour celui qui s’arrête.

          Toute construction doit être adaptée au temps et au lieu ; il n’y a pas d’absolu dans la manifestation. « Toute pluie, même légère, est malvenue hors de saison » (Saint Bernard) ; il faut même savoir improviser. « Bienfaisant comme le printemps, il s’adapte à tous et à toutes circonstances. Celui-là possède la capacité intégrale » (Tchouang Tseu). Toute nouvelle approche, tout nouveau contexte ou nouvelle situation doivent être pris en compte. La vraie intelligence est celle qui sait s’adapter, évoluer. C’est la force de la vie que l’on voit à l’œuvre dans la nature et en assure la pérennité.

          Quand il est dit que le néophyte est apte à vivre selon l’Équerre et le Compas, c’est qu’il est reconnu capable de s’ad-apter à la vie initiatique. Il ne va plus s’appartenir pour concrétiser cette aptitude. C’est déjà la mort du vieil homme. C’est l’homme qui s’adapte en se transformant pour devenir ce qu’il est par nature ; l’initiation quant à elle ne s’adapte que dans les formes, pas dans l’essence. La forme est l’enveloppe de la vie ; celle-ci permet à la forme de rester cohérente. Dès que la vie quitte le corps, la forme se délite. L’adaptation au temps, au lieu et aux êtres est essentielle pour faire vivre l’éternité.

          Finalement, comment s’exprime l’intelligence sensible, comment la reconnaît-on ? D’abord par la sincérité des êtres, une forme d’honnêteté vis-à-vis des autres. Elle implique (« sincerus » signifie sans tache, pur, non corrompu, franc, loyal), la pureté, l’intégrité. D’où la blancheur du tablier et la netteté des mains qu’aucun gant ne vient cacher pour les tendre, ouvertes, dans la chaîne d’union. Toute voie initiatique consiste, dès le début, à abandonner l’hypocrisie naturelle. La méthode se base sur une absence de réserve et une totale acceptation. Le soufisme parle de fondre par le feu de l’amour dans le creuset de la sincérité. Sans sincérité, on ne peut donner et recevoir l’Amour universel. Elle est indissociable de la loyauté. Si l’on triche, si l’on se voile la face, on ne peut plus voir clairement et on brise la chaîne, bloquant la circulation de l’énergie. Mais ne nous y trompons pas ; elle n’est pas naturelle ; à nous de l’acquérir et de nous l’imposer, dès le début de la voie.

          Alors l’intelligence sensible permet d’entrer dans la sensibilité de la loge, de « s’intégrer à la Communauté initiatique afin d’être digne d’atteindre à d’autres mystères ». Ainsi seulement peuvent être inspirées les paroles et les actions. Elle donne la capacité d’utiliser la pensée sans image, de rassembler et de concilier les contraires, de percevoir les rapports et proportions qui donnent l’harmonie, de percevoir la justesse d’un être ou d’une chose, de s’élever et de passer par la porte entrebâillée du Tableau de Loge pour accéder à l’intuition des causes et nous mettre sur le chemin de la Tradition que l’on peut transmettre sans trahir. Elle est liée à ce qui est éternel, touche à l’abstrait et donc au concept.

          Quand tout cela fonctionne, concrètement et en permanence, c’est qu’elle est vivante. Le cœur-conscience qui s’appuie sur toutes ces valeurs, finalement proches les unes des autres, est sensible et peut danser avec les étoiles. Mais il y faut la plus grande vigilance et le vécu rigoureux de la Règle.

          Puissions-nous être sensibles par nos sens immatériels pour comprendre l’univers dans sa Cause comme dans sa finalité, ne pas arrêter la lumière éternelle qui se diffuse à tous niveaux, nous y adapter avec sincérité. Puissions-nous permettre à nos parcelles de lumière de transmettre la Lumière avec clarté et transparence.


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