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I.12.a.3 L’OCEAN (le don total et la prodigalité)

         Par les chapitres précédents nous connaissons un peu mieux cet Océan. Nous allons voir maintenant que l’on ne peut percevoir l’infini de l’incréé sans une sensibilité qui s’exprime par le sens du don. Cet incréé est tout amour puisqu’il donne sans compter en montrant ce qu’est une vraie prodigalité.

         De Dieu, Maître Eckhart dit ceci : « Dieu n’est ni être, ni raison, ni ne connaît ni ceci, ni cela. C’est pourquoi Dieu est vide de toutes choses et c’est pourquoi il est toutes choses ». N’est-ce pas de cet Océan des origines qu’il nous parle ici, de ce lieu qui est tout et qui de ce fait peut tout donner ? Maître Eckhart lie également Dieu à l’âme, ce qui amène l’idée que l’Océan des origines est à la fois en Dieu et en l’âme :« Le Fond de Dieu et le fond de l’Âme ne sont qu’un seul et même fond ».

         Ainsi, quand l’âme touche cet Océan qu’est l’incréé, elle sait ce qu’est l’amour. Marguerite Porete (mouvance des béguines ; elle fut brûlée en 1310 avec son livre) l’évoque : « Celui qui brûle n’a pas froid et celui qui se noie n’a pas soif. Or cette âme est si brûlante en la fournaise du feu d’amour, qu’elle est devenue feu, à proprement parler, si bien qu’elle ne sent pas le feu, puisqu’elle est feu en elle-même par la force d’Amour qui l’a transformée en feu d’amour. Ce feu sort de lui-même et brûle par lui-même en tous lieux et en tout moment sans consommer aucune matière, ni pouvoir vouloir en consommer d’autre que celle qui provient de lui-même ». Sans cet amour, le Un resterait en lui-même et ne se disperserait pas. La dispersion est une phase essentielle de la création : le Un se disperse dans tous les Nombres ; il ne peut rester dans le non-être. Le Principe, Un, se pense et fait apparaître le Deux : Grand Architecte et Veuve, donc Trois en Un. Il en reste là et se maintient dans l’incréé. Par contre, le Démiurge, le Grand Architecte, avec la Veuve, se répand dans la manifestation à partir de l’incréé où il puise des semences qu’il fait venir à l’existence ; pour cela il met en place les Neuf fonctions de création. Ce Un en Neuf s’épuise mais se rassemble de nouveau pour poursuivre la création dans un cycle permanent. C’est le destin d’Osiris, démembré, dispersé dans ses forces vives qu’il faut inlassablement réunir pour que la création soit permanente.

         La clef de tout est donc l’Amour et celui-ci est don. Personne ne peut vraiment donner s’il n’est amour. Donner c’est faire l’expérience de l’amour qui est l’énergie universelle, celle de l’Océan primordial. L’Initiation n’est qu’offrande. Mais pour naviguer dans l’Océan infini, il ne suffit pas d’avoir une barque ; encore faut-il qu’elle soit construite en conformité avec son lieu de navigation, la loge ; il faut également avoir l’équipage, les offices, les cartes, le rite et les instruments de navigation que sont les trois Grandes Lumières.

         Cependant, quand on parle d’amour, il faut savoir de qui l’on parle : du Principe, du Grand Architecte et de la Veuve, de la Communauté initiatique, du frère ? Nous nous plaçons maintenant sur le plan de l’homme. Nul ne peut recevoir, initiatiquement parlant, s’il ne donne pas. Le sociologue Marcel Mauss voit dans le don une triple obligation : donner, recevoir, rendre. Prendre simplement est humain mais fait quitter la voie. On ne peut donner que ce que l’on a reçu car rien à l’origine ne nous appartient ; c’est « rendre la maison à son maître » et cela commence par ne pas attacher d’importance à sa propre personne. Le Tao Te King précise : « Plus le sage donne aux autres et plus il possède ». Le don est gratuit, ne se calcule pas, sans compter, sans stratégie, sans arrière-pensée. C’est le sens du sacrifice, essentiellement dans le sens de faire le sacré ; donner sa vie pour recevoir la Vie. Il ne s’agit pas du don matériel qui est inefficace ; Maître Eckhart, là encore, est précis : « En vérité, si un homme abandonnait un royaume et le monde entier et qu’il se garde lui-même, il n’aurait rien abandonné ». Cela signifie que la Connaissance pure est inconnue de ceux qui ne se dépouillent pas de leur moi ; et nous ne devons pas être attachés aux choses matérielles. Le dépouillement des métaux, qui sont tout sauf matériels, est là pour qu’ils soient purifiés, élevés, et passent d’un état à un autre par une sublimation dans un processus de transmutation.

         Mais le don a aussi le sens de disposition innée qui implique une dette envers la nature ; et pour s’en acquitter, l’être doit l’utiliser au maximum pour en offrir le résultat à ses frères.

          Alors, comment mettre en œuvre le don sur le plan initiatique ? Essentiellement par la participation à la construction du Temple et le service que cela implique. Mais il doit être total, ce que précise bien le rituel d’Initiation : « Le don total de soi est la clef du parcours initiatique. Il puise sa source dans la conscience de son Devoir envers : Son Créateur, la Manifestation engendrée par celui-ci ou Communauté universelle, la cellule communautaire, soi-même en tant que créature à l’image de son Créateur ». Tout cela se situe donc au niveau de la conscience du devoir de l’initié qui lui permet de se relier par sa participation dans une loge à la Communauté universelle et de se présenter devant le Grand Architecte de l’Univers.

         S’il est partiel, c’est qu’il y a souhait de recevoir en échange, de prendre ; toute mentalité transactionnelle entrave la démarche. Si l’on donne peu, on reçoit peu et la conscience ne s’éveille guère. Le retrait de soi est nécessaire pour que la lumière se manifeste ; finalement, le vrai Chef d’œuvre est l’offrande de soi. Cela n’a de réalité que dans le cadre structuré d’une Communauté initiatique, vivant et pratiquant une règle de vie. Hors de ce cadre, il y a risque d’abandon de soi et de multiples excès. Ce don doit être conscient, et correspondre à la finalité de l’être. Notre travail au sein de la communauté nous amène à développer notre cœur-conscience afin d’atteindre la dimension où l’être va communier en symbiose parfaite avec la loi d’Harmonie, et s’identifier à elle pour devenir Amour.

         Dans les Petits Mystères, on s’offre au métier d’initié que l’on apprend et le métier répond par la possibilité d’un Chef d’œuvre. Dans les Grands Mystères, la Chambre du Milieu livre sa recherche passionnée du Principe et sans doute, alors, peut-elle vivre la Sagesse. Un maître a toujours quelque chose à proposer ; il est une nourriture si bien que le frère Apprenti ou Compagnon qui reste affamé manque sans doute de goût.

         Mais à qui donner ? A d’autres hommes est dangereux car c’est leur fournir un pouvoir sur soi. C’est ce que disait Teilhard de Chardin si l’on se donne au nombre anonyme ; pour lui le collectif (toujours anonyme) tue l’amour en absorbant la personne ; c’est le piège de toute philanthropie (amour de tous les hommes, de l’humanité). Pour l’initié, c’est toujours au Principe. Chacune de nos actions se doit d’avoir pour finalité de devenir offrande au Principe, ce qui purifie et transmute les intentions en réalisations communautaires porteuses d’amour et de Connaissance. L’initié prend conscience que sa réalisation intérieure passe par le don total de son être au Principe créateur avec une soumission volontaire et acceptée à la Règle, sans aucun corollaire péjoratif.

         Donner et recevoir s’expriment dans l’accolade fraternelle et dans la chaîne d’union où la main gauche reçoit et la main droite donne, ce qui fait circuler l’énergie issue de l’Océan. La première accolade est celle du parrain à son filleul et le parrain introduit le filleul dans la chaîne ; alors le Vénérable Maître dit : « Nos mains t’unissent à nous et à l’autel où se trouvent les trois Grandes Lumières. Leur étreinte t’annonce que nous ne t’abandonnerons pas, aussi longtemps que le désir de création, la rectitude, le sens du secret et l’amour fraternel te resterons sacrés ». Ces échanges entre frères, symboles de fraternité, insistent sur la nécessité d’une Communauté initiatique pour que le don fonctionne. Les différents serments font de même en précisant que le frère ne s’appartient plus, qu’il doit s’effacer au profit de la Cause dans un engagement total et continu, et qu’il doit vivre par la Règle ce qui permet son accomplissement. Le serment ne se prête pas ; il se donne et cela la main posée sur les trois Grandes Lumières, dans un contact physique ; et il se prononce ; tout cela relie l’étincelle divine et la lumière divine dans une implication corps-âme-esprit qui entraîne l’extinction de la conscience en cas d’arrêt sur le chemin.

         Les épreuves des éléments expriment la même chose puisque le don en est au cœur. Pour l’épreuve de l’Air, le Second Surveillant dit : « Qu’il fasse don de ses perceptions afin de découvrir l’Esprit de création et de vivre au centre de la Loge ». C’est faire vivre le Verbe par l’Amour universel qui relie au Créateur. Puis lors de l’épreuve de l’Eau, le Premier Surveillant précise : « Que l’Eau lui donne une sensibilité juste lui permettant de refléter l’ordre du monde et d’être le miroir de l’univers. S’il a soif de l’Eau qui contient la Vie, il fera naître la lumière en lui et il renaîtra ». L’Eau, source de Connaissance, peut le nourrir par l’échange entre le don de soi à la Communauté et le don sans limite de l’Océan primordial qui offre de boire à la source divine.

         L’Amour peut alors s’exprimer par une vraie prodigalité. De quoi s’agit-il ? La prodigalité mal comprise a le sens de dispersion, d’excès dû à la vanité et à une mauvaise régulation. C’est le contraire de la tempérance qui, dans le tarot, est représenté par une femme qui verse de l’eau dans une cruche de vin, d’où l’expression « mettre de l’eau dans son vin ». Une générosité excessive, une distribution dispendieuse et disproportionnée, ne sont pas toujours dû à de l’altruisme. Certains saints l’ont fait pour vivre dans le pardon d’une faute, comme saint Julien l’Hospitalier, patron des charpentiers, des hôteliers et des passeurs. D’autres plus simplement l’ont fait pour être bien vus de leurs congénères. Se dépenser sans compter n’a rien d’initiatique en soi et n’a rien à voir avec des actions et des pensées conformes à la Règle. En fait, le signe du Poisson a une capacité d’abnégation, mais son problème est de savoir où la mettre. Il peut plonger dans la spiritualité, la religion, mais aussi dans l’alcool et la drogue ; il peut trouver des lieux où il peut se dépasser en trouvant sa véritable nature, ou se perdre en trouvant le lieu de sa noyade. Sa capacité de don peut l’amener à une libération ou à sa perte.

         Tout part de l’Océan incréé qui est la source d’une pêche miraculeuse en donnant la vie sans compter ; c’est ce que fait la nature, notamment par les plantes qui poussent devant elles des graines en abondance. C’est la définition première de ce qui est prodigue : « qui pousse devant soi, qui produit, en abondance » pour devenir ensuite négativement « qui gaspille ».

         La prodigalité doit concerner l’âme. On ne peut dissocier le corps, l’âme et l’esprit ; le corps est le véhicule de l’âme qui contient l’étincelle divine, une part de l’Esprit créateur ; le voyage initiatique implique un voyage physique dans le Temple pour vivre les rituels en conscience. Le corps communautaire entre en contact avec la communauté universelle. Si Maître Eckhart dit : « Celui qui donne tout possède tout », nous avons vu précédemment que l’âme et Dieu était, pour lui, intimement liés. Il précise : « Alors cette âme, devenue rien, possède tout et pourtant ne possède rien ; elle veut tout et ne veut rien ; elle sait tout et ne sait rien ». Elle est en capacité de prodigalité, semblable à la fontaine de Jouvence, comme le puits d’où sort l’Océan primordial, le lieu d’émergence du Grand Architecte. « Tout ce que cette âme veut en y consentant, cest ce que Dieu veut quelle veuille, et elle le veut pour accomplir la volonté de Dieu et non la sienne ; et elle ne peut le vouloir par elle-même, mais cest le vouloir de Dieu qui le veut en elle ; doù il ressort que cette âme na point de volonté sans la volonté de Dieu qui lui fait vouloir tout ce quelle doit vouloir ». La prodigalité ne vient donc pas d’une volonté propre mais de la volonté de faire la volonté du Principe car c’est lui, en fait, qui est capable de cette prodigalité.

         Néanmoins, la dispersion est inévitable. Pour la Communauté initiatique, il est dit, au banquet, que son énergie s’épuise car elle est dispersée. Toute dispersion est un épuisement alors que la réunion de ce qui est dispersé remplit à nouveau d’énergie. C’est ce à quoi sert le banquet, indissociable donc de toute tenue ; il est la forme concrète de ce qu’il y a de plus essentiel et de plus abstrait. Par notre site internet, nous tentons de donner sans réserve ce que nous vivons.

         Très concrètement, pour le frère, il s’agit simplement de travailler à sa conscience et de venir la partager au Temple, de participer aux tenues et chambres, quel que soit le grade. Pour éviter la dispersion, il situe le point centre du monde, garde le sens du Temple et y retourne régulièrement. Chaque frère vivant son Nombre est capable de cette prodigalité parce qu’il se trouve dans la loge, dans ce lieu sacré et couvert où naît la lumière ; il devient un puits de lumière capable de la répandre sans retenue.

         Mais le frère peut s’égarer comme dans la parabole du fils prodigue ou perdu (saint Luc). Se dépensant sans compter dans la vie profane, il perçoit à nouveau au fond de lui sa parcelle de lumière et désire la vivre en plus grande conscience ; la Communauté l’accueille et remplit son rôle de guide ; il retrouve le chemin du don et de la Règle.

         Finalement, le seul vrai danger est de vouloir tirer un avantage du don, de manquer de discernement et donc de conscience. Le don doit toujours être conscient. Le développement du cœur-conscience par le travail au sein de la Communauté initiatique conduit à la communion avec la Loi d’Harmonie et fait parvenir à l’Amour. Devenir transparent à ses frères et être au service de la fraternité peuvent permettre d’enrichir la conscience universelle.


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