Résumons ce chapitre 2. La maîtrise de la magie sacrée consiste à nommer la nature, les choses, car on les connaît, puis à accéder par les Nombres au langage des formes ce qu’est l’Art du Trait par la géométrie sacrée. Dès lors l’œuvre est possible qui consiste à corporifier une parole issue du Verbe dans une matière, ce que l’on symbolise par une pierre parlante. Toute œuvre est une pierre parlante car elle exprime une idée, un concept qui devient ainsi accessible à celui qui sait voir et qui a de l’entendement. La parole édifie.
Le Verbe est la Materia Prima du Grand Architecte de l’Univers dans la réalisation de
son œuvre. Il est incarné par la Pierre Brute, nécessaire pour harmoniser la création. Celle-ci
est la matière de l’origine, du domaine de l’incréé. Les quatre éléments contenus dans cette
Pierre peuvent rendre toute matière vivante, en la reliant au sacré. Dans le rituel d’initiation,
par les paroles prononcées, la Communauté initiatique modèle le profane en néophyte, puis
en novice et enfin le crée Frère. Il passe donc d’un état impur à un état purifié, connecté au
sacré.
Tout dans l’univers est vibration (comme nous le montre la magie), le son, la Lumière…
Si la vibration est très dense, elle peut se corporifier, notamment en pierre, à l’image des
pyramides égyptiennes de Gizeh qui étaient couvertes de calcaire blanc et qui brillaient au
soleil, ce qui en faisait des rayons de lumière pétrifiée. Certaines cosmogonies disent qu’à
l’origine est le silence, d’où naît un son qui peut devenir Parole. Ce silence peut être la cause
du son qui sort de la cause et d’où tout découle ; il est produit au premier matin du monde.
Ce son est l’Amour qui se corporifie ; l’Amour devient matière et œuvre par son origine, le
Verbe. La création donne la matière, faite de l’Amour divin d’où le nom égyptien de l’Amour,
« MR » qui signifie aussi pyramide. Cette Parole est ainsi toujours agissante et créatrice,
avant même de transmettre un message et ne doit pas être confondue avec la parole que tout
être humain utilise couramment. Cette dernière peut être positive ou négative et peut créer ou
corrompre, donc dénaturer la création. Dans la Bible, non seulement Dieu crée mais il met en
forme par la Parole la matière créée : « Que les eaux qui sont sous le ciel s’amassent en une
seule masse et qu’apparaisse le continent... que la terre verdisse de verdure...»
Cependant, la Parole est-elle un ensemble de vibrations qui, en s’unissant, forment des sons assimilables à des lettres puis des mots ? Nommer quelque chose c’est lui donner une identité. Mais ce qui a un nom résonne-t-il à l’expression de ce nom ? En clair, y a-t-il résonance entre ce qui nomme et la matière qui est nommée donc modelée ? Faut-il à l’image d’un mantra, répéter un mot pour donner une forme ?
La Parole est le Verbe dans sa manifestation. Mise en forme vibratoire de l’énergie
créatrice, elle permet au divin de se manifester. Relevant du monde manifesté, elle est de
même nature que le Verbe concernant plus particulièrement l’incréé. Les deux font partie du
son primordial. Plus largement, quand une Parole créatrice est prononcée, la magie fait
qu’elle devient réalité concrète ; c’est ce que tente une Communauté initiatique qui formule et
fait naître ainsi le geste qui modèle la matière. Jacques Salomé disait : « La naissance, c’est
faire entrer une parole vivante dans un corps inachevé.» Prononcer, c’est façonner.
Toute idée émanant du Principe a la potentialité de prendre forme dans le monde manifesté. La Parole, tout comme la matière formelle, en est une concrétisation. Il est donc nécessaire de faire preuve d’entendement pour être en mesure de recevoir et comprendre par le cœur-conscience le Verbe. La Parole modèle la conscience, elle lui donne corps. Il est nécessaire ensuite de la maîtriser pour la formuler et la rendre active en justesse.
L’une des fonctions principales de la voie initiatique est de formuler l’informulable et cela sans interprétation ni trahison. Pour cela, les symboles et les rituels, en leur qualité de prolongement du Principe, sont les outils de cette mise en œuvre en passant par la pensée ternaire. Une idée ainsi formulée selon la Règle peut participer à modeler la matière de l’œuvre, à nous connecter avec les mystères de la Vie et à donner vie à la communauté qui la prononce. Il n’est pas facile d’interpréter la volonté du Principe. La Parole semble perdue lors de l’assassinat du Maître, mais elle reste cependant présente, en attente d’être retrouvée et vécue afin de nous faire approcher du Verbe. Elle existe ; elle semble disparaître lors de l’assassinat, mais elle demeure présente. C’est nous qui ne la trouvons pas ; or il nous faut la retrouver pour pouvoir participer à l’œuvre. Cela augure du travail que nous avons à faire, particulièrement par notre participation à la Communauté et au vécu de la Règle. A chaque Frère de travailler sur lui-même pour maîtriser son ego, et d’orienter son travail sur l’Être communautaire que nous souhaitons faire vivre dans notre Loge. Cela se vit par les différentes sortes de Tenues et par les Rituels.
La Parole a le pouvoir de faire passer d’une vision existentielle à une vision des
mystères de la Vie. « Vous tous mes frères, selon les nombres qui vous sont connus » est
la formule qui introduit toute parole dans notre Loge. Cette formule est une mise à l’ordre et
une mise à l’unisson des Frères. Elle peut sembler répétitive, mais nous devons bien
reconnaître qu’elle a un aspect magique, et qu’elle permet, pour celui qui s’exprime comme
pour celui qui écoute, d’être en parfaite osmose. Chaque frère s’adresse en fait au Tableau de
Loge, alphabet symbolique, qui permet de formuler en langue sacré et donc de modeler la
matière nécessaire à la construction du Temple. La matière symbolique est modelée par la
Parole. Ainsi les symboles vivent et les formulations nourrissent la conscience.
Les différents Tableaux de Loge sont les page d’écriture où sont les vingt-deux lettres
fondamentales utilisées par le Grand Architecte pour créer : trois lettres triples (comme les
trois Grandes Lumières), sept lettres doubles (ciseau-maillet, Pierre brute-Pierre Cubique...)
et douze lettres simples. Par sa forme en double carré de un sur deux, un Tableau de loge
est aussi la formulation des nombres qui modèlent la matière dans le plan et le volume. Jouer
avec eux permet de construire des formes. Pythagore disait que « tout est arrangé d’après le
nombre.» Ils sont un langage en capacité d’être modèle d’organisation et d’architecture de la
Vie. Dans cette optique ils sont à considérer comme Parole et expression du Grand
Architecte de l’Univers.
Tout cela n’est pas inné et s’apprend longuement par la conscience que nous avons du grade que nous vivons.
L’Apprenti ne sais lire, ni écrire mais découvre la Parole et apprend à l’entendre par le langage symbolique. Il ne peut encore formuler d’où son silence dans le Temple couvert. Dans notre quête d’élévation spirituelle, cela passe par l’écoute, la méditation, le partage et le don de soi. Il apprend à reconnaître les lettres et à les assembler.
Le Compagnon apprend à parler ; sa parole est en construction. Il commence à formuler
par l’apprentissage de la Géométrie Sacrée qui le guide dans la mise en forme de son Chef
d’Œuvre. La géométrie n’est-elle pas l’expression des formes et le moyen de les
comprendre ? Elle est un langage qui peut donner des pierres parlantes (cf. l’Égypte, la
Grèce, les chefs d’œuvre du moyen-âge...).
Mais qu’est cette matière qui est modelée ?
Pour Platon, il convient de distinguer d’abord la matière première ; elle n’est par elle-même ni Terre, ni Air, ni Feu, ni Eau : mais elle reçoit les formes de ces quatre éléments. Elle est composée avec le Feu, sans lequel rien n’est visible, avec la Terre sans laquelle rien n’est tangible, et l’Air comme l’Eau sont placés pour les relier. Ces éléments ont eux-mêmes une forme géométrique qui ne leur permet de s’assembler entre eux que suivant certains rapports. Les corpuscules du Feu sont les plus légers, les plus mobiles. Ceux de l’Air le sont moins.
La nature des quatre éléments qui compose la matière était expliquée par la doctrine mystique des triangles. Une base dont la surface est parfaitement plane se compose de triangles. Tous les triangles dérivent de deux triangles ; ces deux triangles, désignés dans le texte avec beaucoup d’ambiguïté, sont le triangle rectangle isocèle et le triangle rectangle scalène. Le triangle est la formulation géométrique du Feu nous dit Platon et d’autres avant lui. La sphère est la coupe, le contenant, sans forme prédéfinie, la bulle d’Eau primordiale qui peut accueillir ce Feu. Le Feu principe modèle cette Eau primordiale et du mariage de ces complémentaires naît la matière, germe de toute chose et porteuse de Vie.
Ceci, Platon le synthétise ainsi dans le Timée :
« Le cercle de l’univers, qui comprend en soi tous les germes, et qui, par la nature de sa forme sphérique, aspire à se concentrer en lui-même, resserre tous les corps, et ne pas qu’aucune place reste vide. C’est pour cela que le feu principalement s’est infiltré dans toutes choses ; ensuite l’air, qui vient après le feu pour la ténuité de ses parties, et les autres corps dans le même ordre. Outre cela, il faut songer qu’il s’est formé plusieurs espèces de feu, la flamme d’abord, puis ce qui sort de la flamme ; enfin, ce qui reste de la flamme, après qu’elle est éteinte, dans les corps enflammés. De même, il y a dans l’air une partie plus pure, c’est l’éther ; une autre plus épaisse, et d’autres espèces sans nom, qui naissent de l’inégalité des triangles.»
Pour les chrétiens, la Parole est le Saint-Esprit, « langue de Feu » donnant aux
apôtres de Jésus la capacité de se faire comprendre de tous, quelle que soit leur langue, et
donc d’atteindre les consciences des hommes. Elle est un Feu qui modèle le malléable en
l’être humain (son âme), de nature de l’Eau, contenue dans le corps qui en est la coupe.
Mathieu dit à ce sujet :
« Moi, je vous baptise d’eau, pour vous amener à la repentance ; mais celui qui vient après moi est plus puissant que moi, et je ne suis pas digne de porter ses souliers. Lui, il vous baptisera du Saint-Esprit et de feu.» (Mat 3.10-12)
Pour l’Égypte ancienne, le mot « medou » signifie à la fois parole, bâton, soutien, baguette, canne. Or ce terme est également en rapport avec les orfèvres qui se disaient « medou nebou » (« nebou » = or), ce qui implique que celui qui utilise la Parole manie un métal de la nature de l’Or. Ce métal est bien sûr travaillé avec l’aide du feu mais il est également très malléable donc facile à mettre en forme. Ce terme « medou » est également un bâton, ce qui soutient et, implicitement, ce qui donne la forme à ce qui n’en a pas, voire à celui qui n’en a plus ou peu comme le vieillard. Dans son aspect de baguette, vue parfois dans les mains d’Isis, on peut l’associer à une baguette de sourcier, de radiesthésiste. Ici la parole oriente la recherche et donc indique le chemin. « Medou neter » signifie parole divine et, au pluriel, écrits, texte hiéroglyphique. L’écriture, science enseignée par Thot, est une science qui permet de modeler la matière.
On peut maintenant se demander ce qui est à l’origine : la Parole ou la matière ? Dans
la Genèse de la Bible, Dieu crée à la voix. Il dit : « Que la lumière soit. Et la lumière fut. Dieu
vit que la lumière était bonne, et Dieu sépara la lumière des ténèbres. Dieu appela la lumière
« jour », il appela les ténèbres « nuit ». Il y eut un soir, il y eut un matin : premier jour. » Dans
la suite de la genèse, on voit que l’énergie se densifie : séparation des eaux et des terres…
Ainsi, ce récit de la création montre un déploiement de la Parole de Dieu d’où va naître
l’univers et la Vie. La Parole fait vivre. Après la mort d’Akhenaton qui avait développé une
hérésie par rapport à la religion traditionnelle, on fit disparaître son nom, mais pas totalement
car, gravé dans la pierre, il pouvait toujours être nommé et donc réapparaître.
Selon la tradition chrétienne héritée de l’Évangile de Jean, le Verbe s’est doté d’une matérialité en se faisant chair, mais n’oublions pas que la Parole est au Verbe ce que l’existence est à la Vie. Ces deux couples sont de même nature. L’un de leurs éléments a sa source dans l’incréé, et l’autre dans le monde manifesté.
Dans le Sepher Yetsirah 2,2 : « Les vingt-deux lettres, il les a gravées, taillées,
multipliées, pesées et permutées et il en a formé toutes les créatures et tout ce qui a été
créé.» Chaque lettre constitue un instrument essentiel dans la construction des mondes.
Sur ces bases, quelle doit être l’action d’une Communauté initiatique ?
Modeler vient de « modulus », diminutif de « modus » ; ce mot latin signifie mesure, juste mesure, manière. Il s’agit de façonner un objet en une forme déterminée. Pour nous, il s’agit donc de formuler un modèle qui permettra de transformer en justesse une matière pour aboutir à une œuvre. C’est par la formulation communautaire, que la Magie opère permettant de passer de la matière première à la matière formelle. Si l’idée reste au niveau de la pensée et de l’individu, et qu’elle n’est pas exprimée au sein d’une Loge, rien ne peut être modelé en rapport avec les causes, rien ne peut-être révélé de la réalité du monde. Formuler au travers des travaux dans le Temple et de la mise en pratique des rituels est essentiel pour aboutir à une création.
En Chambre du Trait, le modèle du Compagnon est la Pierre Cubique. Il s’agit pour lui de formuler un chef d’œuvre dont la source est la Pierre Cubique, matière première géométrique de la manifestation. Cette matière doit être modelée pour révéler une création nouvelle jamais formulée. Il s’agit de transcender une matière, de la sublimer pour qu’elle révèle un nouvel aspect de la spiritualité.
Mais alors, comment modeler ? Bien sûr en touchant des mains la matière que nous symbolisons par la pierre. L’initié pense avec ses mains. Ainsi peut-on façonner la Pierre Cubique en pierre parlante, en une pierre qui évoque quelque chose à celui qui la contemple. Cela suppose d’avoir une juste capacité de saisir la matière, de la comprendre, d’en saisir son orient et donc de savoir ce qu’on peut en faire.
Plus que la bouche, ce sont les lèvres qui prononcent les paroles. En hiéroglyphes égyptiens, lèvre se dit « spt ». Mais « sp » signifie acte, action. La parole et l’acte sont liés et l’acte est indispensable pour œuvrer. Il s’agit d’agir comme un artisan qui modèle le bois, la pierre ou tout autre matériau pour lui donner une forme, une enveloppe potentielle de vie. La sagesse égyptienne disait : « Sois un artisan en paroles », ce qui signifie que les paroles sont assimilées à une matière façonnable ; mises en forme, elles ont un pouvoir de création vitale. L’orateur et le sculpteur disposent du même don d’animation du monde. Mais l’Égypte précisait, par Ptahhotep : « Seule l’humilité peut conduire à la découverte de la parole parfaite ; elle n’est pas fausse modestie mais regard et écoute, afin de pouvoir transmettre et construire.» Ainsi, il faut être humble devant la Parole comme devant la Pierre.
Plus même, modeler a le sens alchimique de coaguler. Quand le Démiurge crée à la
voix, il travaille une matière informe à partir des quatre éléments qu’il coagule en différentes
proportions pour donner les mille et une formes de la création. La modélisation de la matière,
alors, n’est pas une uniformisation des choses, mais une découverte et une compréhension
des éléments de la vie selon un principe d’Harmonie, qui lie les choses entre elles. Point de
dogme, mais au contraire, une ouverture à la diversité et une acceptation des divers points de
vue.
Cependant, il ne faut pas confondre matière et forme. La matière (symbole et nombre)
sur laquelle nous travaillons est de la matière lumineuse. A partir d’elle, nous modelons des
pierres vivantes, parlantes, à travers nos travaux, qui construisent un édifice qu’est Temple.
La matière dans le Temple est de l’énergie pure qui structure une communauté, renforce ses
liens et unit les frères avec les forces de Vie de l’Univers. La chaîne d’union symbolise cette
structure ternaire Verbe - Parole – Matière.
Finalement, l’essentiel de notre voie est bien la transmission. Pour Pétosiris : « C’est bâtir un monument que de laisser derrière soi une bonne parole.» La parole qui est modelée, donc perceptible et transmise, reste vivante et pérenne. Toutes les œuvres durables viennent d’une pensée formulée. Les formes sont des vêtements de paroles comme l’eau qui se solidifie en glace ce que le maître soufi Rûmi formulait ainsi : « La pensée est comme l’eau ; la parole est comme la glace. Un homme sage sait que la glace n’est que de l’eau.»